Les jumelles d’Oléron Jean-Paul Dominici décembre 2016

Jean-Paul Dominici 

Les jumelles d’Oléron 

éditions les trois clefs

collection Thrillers

Photo de couverture :Jean-Michel / Pixabay

En ces premiers jours de juin 1990, il faut que vous sachiez que le temps était calamiteux, et qu’il s’apprêtait même à virer franchement à la tempête. Les nuages noirs, bas et lourds, vomissaient sur l’île leurs furieuses cataractes, cependant que le vent d’Ouest, tel un pur sang rendu fou par la piqûre d’un taon, soufflait de plus en plus fort, tout en changeant sans cesse de direction. Les ruades furieuses qu’il projetait en tous sens renversaient tout ce qui sur l’île n’était pas correctement arrimé, les cheminées, les arbres, les panneaux indicateurs, et jusqu’aux malheureux qui se risquaient bien imprudemment à mettre le nez dehors. L’océan était ainsi plus  outrageusement agité que jamais et les bateaux, qui d’habitude étaient si placides, dansaient une infernale gigue dans les ports. Parfois, la dent acérée d’un éclair, accompagnée par une puissante canonnade, déchirait le rideau opaque du ciel, qui pour l’heure se présentait mal, un peu  comme s’il était devenu de bronze.

Las, abattu, et au bout du compte cruellement désespéré, Roger se décida à contrecœur à téléphoner à son matelot pour lui annoncer la mauvaise nouvelle du jour :  On ne va pas  sortir aujourd’hui, mon p’tit gars, tu vas donc pouvoir rester chez toi pour te reposer un peu, ça pourra pas te faire de mal, remarque bien, après la folle semaine qu’on vient de se payer à cause de ce temps de chien. Allez bye, et passe une bonne journée, surtout ! Moi, je retourne me coucher, je t’attends demain matin, à six heures, comme d’hab! Parce que cette damnation devrait bientôt être levée, et le temps devrait s’améliorer assez vite, du moins si j’en crois ces enfoirés de la météo, et en admettant qu’ils se soient pas encore plantés !

Rachid fut ravi d’entendre cette bonne nouvelle, qui était aussi attendue qu’inespérée, tant Roger était un enragé de la mer, un dur parmi les durs, un de ces courageux marins-pêcheurs qui sont toujours prêt à sortir pour se fourvoyer en mer, et ce quel que soit le temps. Il appela aussitôt son amie, celle qu’il nommait affectueusement, en son for intérieur, sa mémère Calinou.

Elle n’était certes plus de la première jeunesse, mais il se prit quand même à rêver à ses belles cuisses musclées, et à ses adorables petites fesses, qui sont si rondes et délicieusement blanches, et surtout toujours si douces. De toutes façons il n’y avait pas photo, il serait toujours mieux dans son lit, bercé par ses caresses et enseveli sous ses baisers, que ballotté en tous sens sur ce maudit rafiot, qui était aussi bringuebalant qu’ignominieusement rouillé.

— Je suis libre aujourd’hui, en fin de compte, lui annonça-t-il joyeusement, on se retrouve tout à l’heure, mon amour?

— Je m’en doutais un peu, tu sais, quand j’ai vu le ciel, et surtout cet épouvantable vent, ce matin. Rejoins-moi comme d’habitude, mon petit chéri, et ne tarde pas trop, s’il te plaît, car j’ai le plaisir de t’annoncer que je suis chaude comme de la bonne braise, aujourd’hui, et tu peux me croire quand je te dis ça. Oh ! Si tu savais comme j’ai envie de toi, oh, comme j’ai envie qu’on se…tous, tous les deux, comme la dernière fois, tiens, on va se la jouer comme la dernière fois, et comme je pensais bien qu’on allait se voir, j’ai mis les sous-vêtements que tu préfères, tu sais, ma petite culotte brésilienne hyper sexye, celle qui est si douce et que tu aimes tant, celle qui est en soie bleue, et j’ai aussi mis le soutien-gorge qui va avec, bien sûr…

Rachid, des images et coquines et appétissantes plein la tête lui répondit :

— Moi, c’est surtout tes  adorables petites fesses, que j’aime bien caresser, et léchouiller, aussi, et les mordiller, bien sûr, parce que tu aimes tant que je te fasse ça…

Sur le coup de midi il enfila sa combinaison, puis il coiffa son casque et, après avoir salué sa mère, il sauta sur sa moto, une superbe 500 Ducati bicylindres rouge, qu’il avait mis cinq ans à payer, et qui était garée dans la cour, toujours bien à l’abri sous le petit auvent qu’il lui avait lui-même construit.

C’est la joie dans le cœur, et avec une forte envie de tenir bientôt sa belle dans ses bras  qu’il prit la direction de la maison de sa maîtresse.

Il arriva rapidement à la grande bâtisse baptisée « Les Tamaris»

Il franchit rapidement le portail métallique, qui était grand ouvert. Ce n’est pas très prudent, ça, pensa-t-il, de laisser le portail ouvert à tous les vents, comme ça. N’importe qui pourrait entrer !

Sa voiture était là, sa douce amie était donc déjà arrivée. Un frémissement de désir le parcourut des pieds jusqu’à la nuque alors qu’il se dirigeait vers le porche. Il frappa et sonna à plusieurs reprises. Comme il n’obtint aucune réponse il mit ses mains en porte-voix et il l’appela, il cria son nom : « Françoise, Françoise, t’es là ? »

Il semblait bien que personne ne soit là. Pourtant sa voiture était bien dans la cour.

Il se souvint alors qu’il lui arrivait fréquemment d’aller travailler en vélo. Oui, mais en principe elle choisissait cette option quand il faisait beau, tandis qu’aujourd’hui, c’était vraiment loin d’être le cas, et ce n’était certainement pas une journée pour envisager de faire une balade à bicyclette, en tous cas!

Dans ces circonstances, il ne lui restait plus qu’à l’attendre patiemment, elle ne tarderait certainement pas.

Il l’attendit une heure, puis une autre, il s’impatienta, regarda sa montre à plusieurs reprises, mais elle ne vint pas.

Déçu, intrigué mais pas vraiment inquiet, il se résolut à ré-enfourcher  sa moto et à rentrer tranquillement chez lui.

***

Je vais maintenant vous parler un peu des deux sœurs. Michèle n’est pas très grande, pas très jolie, et elle a la peau mate. Elle vient de fêter ses cinquante ans, comme sa sœur, naturellement. Elle possède un nez légèrement busqué de petit rapace, et elle porte des lunettes rectangulaires ; elle a des cheveux teints en rouge acajou, qui sont coupés mi-courts, des lèvres minces, qui semblent même souvent  être un peu pincées. Elle est employée municipale à Saint-Pierre, et elle est actuellement affectée à la bibliothèque. D’un caractère sérieux et plutôt réservé, elle sort peu, sauf pour faire de longues promenades sur la plage, le matin, avant de partir travailler, et le soir avant de dîner. Car l’air iodé du large ne manque jamais de lui aiguiser l’appétit, explique-t-elle.

Comme elle n’est  ni belle ni particulièrement avenante, elle n’a connu qu’un très petit nombre de relations amoureuses, qui peuvent se compter sur les doigts d’une main, et qui sont restées platoniques pour la plupart, sauf celle qu’elle a connue avec ce beau marin pêcheur  qui, après s’être gaillardement emparé de sa virginité, après l’avoir longuement embrassée et pelotée un soir d’été sur la plage, sous le regard aiguisé et réprobateur des goélands, avait, emporté par un élan du genre mystique, ardemment souhaité l’épouser. Malheureusement, peu après lui avoir fait cette  déclaration enflammée, le malheureux était bien trop tôt disparu en mer, par une de ces journées épouvantables où l’océan s’était déchaîné afin de pouvoir mieux enfermer en son sein les impies qui osaient lui tenir tête et braver son courroux. Elle était par conséquent restée célibataire, et elle ne s’en trouvait pas beaucoup plus malheureuse pour autant. Son île était belle, elle y avait de nombreux amis, tout allait ainsi pour le mieux pour elle, et une fugace masturbation des familles de temps en temps lui suffisait amplement pour calmer ses ardeurs sexuelles, qui restèrent bien modérées, de toutes façons.

Françoise, quant à elle, est blonde, elle a des cheveux filasses, qui sont peut-être un peu trop longs pour son âge, un petit nez épaté, des lèvres sensuelles, qui conservent le souvenir du temps où elles ont été pulpeuses, mais dont elle ne peut manquer de déplorer qu’elles commencent nettement à s’avachir, il va falloir qu’elle fasse rapidement quelque chose pour arranger ça, du silicone, et pourquoi pas ? On n’a qu’une vie, après tout ! Par contre elle possède une jolie et alléchante poitrine, qui n’a jamais été abîmée par la maternité, et dont elle se montre particulièrement fière. Elle a toujours travaillé dans le commerce, soit comme vendeuse, soit comme responsable de magasin, sur l’île, ou sur le continent. Actuellement elle est employée à la maison de la presse de Saint-Pierre. Tout à l’opposé  de sa sœur, c’est une bonne vivante, une épicurienne qui ne rate jamais une occasion de  faire la fête, et ce qu’elle adore par dessus tout, c’est d’aller s’encanailler dans les nombreuses soirées dansantes qui sont régulièrement organisées sur l’île par les associations de tous bords. A son âge elle est  toujours heureuse de faire savoir qu’elle peut en remontrer, sans avoir le moins du monde honte de ses jambes, à la dynamique et remuante jeunesse du pays.

Dans les années soixante, alors qu’elle était âgée d’une vingtaine d’années, elle avait eu de nombreux flirts et aussi de nombreux prétendants, dont elle avait parfois accepté les avances, jusqu’aux plus osées, dont certaines se terminèrent même en franches et agréables coucheries, mais elle avait toujours refusé avec la plus grande énergie les propositions de mariage. Cela parce qu’elle n’était pas spécialement désireuse de connaître la même vie que sa mère, cette pauvre femme qui avait été l’esclave soumise d’un homme toute son existence. Elle avait ainsi acquis la réputation d’une jeune femme, qui était certes sympathique, mais légère, et même un tantinet volage…

Les sœurs sont jumelles dizygotes ; elles habitent la grande maison qu’elles ont hérité de leurs parents, à la sortie de La Cotinière, sur la route de Dolus, dont elles ont aménagé le rez de chaussée en gîte. Cela leur assure un complément de revenu non négligeable mais surtout leur procure de la distraction pendant tout l’été, vu qu’elles partent peu en vacances, parce qu’elles ont l’impression d’être en villégiature à longueur d’année, sur cette île où il fait si bon vivre.

Elles louent quelques mois par an un studio et deux chambres, et elles servent les petits déjeuners. Leurs confitures maison, de fraises, de rhubarbe ou d’abricots, sont toujours très appréciées des clients, des habitués qui reviennent tous les ans.

Elles se réservent pour elles le premier étage, qui est constitué d’une belle salle de séjour qui se prolonge par une vaste terrasse en béton parsemée d’arbres en pots, d’un salon, de deux chambres, d’une cuisine et d’une  agréable salle de bains, qu’elles viennent de faire entièrement rénover, y installant même un petit jacuzzi. La demeure, un brin isolée, se situe sur un grand terrain arboré, à quelques centaines de mètres de l’océan, qui est accessible en dix petites minutes seulement à pied.

Natives de l’île, elles y comptent de nombreux amis et connaissances.

Mathieu Bosc et sa femme Marinette, ostréiculteurs à Dolus, sont leurs plus proches voisins.

Roger Capitaine, leur ami d’enfance, le picaresque pêcheur de céteaux de la Cotinière et son matelot Rachid passent souvent prendre l’apéritif après leur journée de travail, quand la cale de leur modeste embarcation est remplie jusqu’à la gueule de petits poissons plats.

***

La maison de la presse de Saint-Pierre reste ouverte jusqu’à 19H30. Aussi Françoise dispose-t-elle d’une longue coupure, entre 12 et 15 heures, coupure qu’elle met à profit pour rentrer tranquillement déjeuner chez elle.

Certains jours elle se montre plus excitée qu’à l’accoutumée, voire enfiévrée, quand elle se met au volant de sa Twingo pour prendre le chemin de son domicile. Ce sont souvent, comme aujourd’hui, des jours de gros temps, quand il est si difficile, voire impossible, pour les chalutiers de la pêche côtière de prendre la mer.

Quand elle arrivait chez elle, ces jours-là, une moto se présentait au portail, la suivait et allait se garer sur les gravillons du chemin.

Le motocycliste, un beau jeune homme brun d’une trentaine d’années, était un garçon d’origine marocaine, mais qui était né sur l’île ; il descendait alors tranquillement de son engin, puis il le plaçait soigneusement sur sa béquille et il se dirigeait paisiblement vers elle, qu’il enlaçait et embrassait goulûment, tout en lui tripotant les fesses et les seins avec un plaisir évident.

S’il lui arrivait de  protester, c’était simplement pour la forme, bien sûr, mais elle prenait rapidement Rachid par la main afin de l’entraîner à l’intérieur, vers sa chambre. Là, presque sans parler, mais à quoi bon user sa salive lorsque vos peaux et vos doigts se comprennent si bien, ils se déshabillaient alors mutuellement, avec des gestes aussi doux qu’enfiévrés, et ils faisaient longuement et délicieusement l’amour, tout en emmêlant avec générosité leurs souffles et leurs langues. Ils faisaient l’amour avec passion et une infinie langueur pour elle, avec la fougue et toute l’énergie de sa jeunesse pour lui. Lorsqu’ils étaient enfin rassasiés de petits et de gros câlins, de tendres caresses et de mirifiques jouissances partagées, et parfois simultanées, un frugal repas suivait ce festin de la chair et c’est les jambes molles, le cœur léger et les yeux cernés qu’elle reprenait paisiblement le chemin de son travail.

Ce jour-là, le temps épouvantable avait découragé presque tous les gens de sortir. Il n’y avait quasiment personne dans les rues de la ville et encore moins dans la boutique.

Françoise ne tergiversa pas sans fin, car elle n’allait certainement pas traîner longtemps ici, surtout en sachant que son jeune ami n’allait pas tarder, elle l’avait suffisamment chauffé au téléphone, tout à l’heure, avec son histoire de culotte en soie, pour être sûre de son affaire ! Elle ferma donc le magasin et prit la direction des Tamaris, alors qu’une bien agréable sensation, due à l’intense et impérieux désir qu’elle ressentait, lui chatouillait agréablement le creux du ventre.

Elle gara sa voiture, et elle grimpa l’escalier d’un pas guilleret. Lorsqu’elle entendit du bruit en haut, elle n’eut aucun doute sur son origine, alors elle appela : «  Rachid, c’est toi mon chéri, tu es là? »

En l’absence de réponse elle s’avança, et là elle découvrit avec stupéfaction les restes de monstrueuses agapes sur la table de la cuisine. Effrayée par sa découverte, elle fit volte-face et retourna dans le salon. Là, elle s’aperçut que la porte-fenêtre était ouverte. Elle s’avança sur la terrasse et là elle découvrit un homme, blotti dans un coin, derrière un arbuste, qui essayait maladroitement de s’y dissimuler.

Il n’avait pas l’air méchant, pourtant il la fixa d’un regard glaçant de prédateur aux aguets.

Terrorisée, tremblante de la tête aux pieds, elle s’écria : «  Mais, mais, qui êtres-vous, et que faites-vous chez moi? »

Elle fonça dans la cuisine pour s’emparer d’un large couteau avant de revenir, telle une furie, sur la terrasse, en brandissant son arme improvisée.

— Ne bougez pas, hurla-t-elle en menaçant son visiteur de son couteau, restez où vous êtes, j’appelle la police !

Et elle se précipita vers le téléphone.

L’homme la suivit d’un pas lourd, il s’approcha d’elle tranquillement et il planta ses yeux de bête dans ceux de cette petite bonne femme, qu’il sembla prendre pour une folle.

— Non, pas la police, ils sont méchants, geint-il, et ils vont me faire du mal !

Ils avancèrent l’un vers l’autre et ils finirent par se percuter. A l’issue d’une courte bagarre l’inconnu réussit à s’emparer du couteau.

Françoise fut prise d’une intense frayeur, aussi elle dévala l’escalier en courant, suivie de près par son mystérieux visiteur, qui parvint seulement à la rattraper alors qu’après avoir ouvert la porte elle posait le pied dans la terre humide du jardin.

***

Sa journée était enfin terminée. Elle avait vu peu de monde, aussi elle s’était mortellement ennuyée.

L’élégante quinquagénaire attrapa avec nervosité son ciré et son parapluie, puis elle ferma avec le plus grand soin la porte de la bibliothèque et elle courut jusqu’à sa voiture, tout en maudissant ce temps de chien. Elle prit la route en direction de sa demeure.

En arrivant elle constata que sa sœur était déjà rentrée. Avec ces satanées intempéries elles avaient certainement dû fermer la boutique plus tôt. Elle gara sa petite FIAT derrière la Twingo et elle s’avança paisiblement vers la bâtisse. Il n’y avait pas encore de locataires au gîte, elle monta donc directement à l’étage, mais c’est avec étonnement qu’elle se rendit compte qu’il n’y avait personne. Alors elle appela : «Françoise, Françoise…» tout en se dirigeant à petits pas vers la cuisine. Là, une autre surprise, qui était plutôt de taille, celle-là, l’attendait !

Sur la table s’étalaient les restes d’un plantureux repas. Du gros poulet rôti de la veille, un beau poulet fermier, il ne restait que les os, qui avaient été rognés avec application. Mais il y avait plus surprenant encore, la bouteille de vin blanc, qu’elles avaient à peine entamée hier, était  vide ! Françoise avait pourtant pour règle de ne boire qu’un seul verre par repas.

Elle avait mangé ici à midi, comme d’habitude, mais certainement pas seule !

Elle se souvint alors que sa sœur lui avait dit qu’il lui arrivait parfois d’inviter Rachid à déjeuner. Simplement à déjeuner ? Elle éprouvait les plus gros doutes à cet épineux sujet, mais ce n’était certainement pas son problème, car sa sœur était majeure, et donc libre de mener sa vie comme elle l’entendait, même si elle n’approuvait pas toujours ses choix.

Pour l’heure elle tenait l’explication de ce mystère, Françoise avait déjeuné avec le jeune homme. Cependant cela ne l’éclairait en aucune manière sur les raisons de son absence actuelle.

Après quelques minutes d’hésitation elle se décida à téléphoner à la Maison de la presse.

La patronne se montra surprise, et elle lui dit que sa sœur était partie à midi pour déjeuner, comme d’habitude, mais qu’elle n’était pas revenue. Sur le moment elle avait pensé qu’elle avait dû tomber en panne, et elle ne s’était pas inquiétée plus que ça. Avec ce temps épouvantable, bien sûr que tout était possible, une panne, ou même un accrochage!

Michèle redescendit, espérant trouver sa frangine dans le jardin, mais bien que la pluie ait quasiment cessé, elle ne s’y trouvait pas.

La bibliothécaire remarqua des traces fraîches dans les gravillons, de nombreuses traces de pas, et surtout, des traces de pneus de moto.

Ainsi elle avait vu juste, pensa-t-elle Rachid était bien venu aujourd’hui!

Elle remonta précipitamment dans sa voiture.

Pour une raison encore mystérieuse elle avait dû repartir avec le jeune homme!

Elle gara son véhicule sur le parking du port et elle se dirigea à pieds, allongeant la foulée et le cœur battant plus fort qu’à l’accoutumée, vers la petite maison que le garçon occupait avec sa mère veuve.

Elle pénétra dans la courette et sonna.

Madame Ben Yaya vint lui ouvrir et elle se montra plutôt surprise mais néanmoins aimable en la découvrant, trempée et dégoulinante, plantée devant sa porte comme un marabout, sanglée dans son ciré noir et luisant.

— Rachid ? Oui, bien sûr, il est là, je vais l’appeler :

Elle se tourna vers l’intérieur du logement et elle appela :

— Rachid, Rachid, descends vite, mon fils, tu as de la visite, c’est ton amie !

Le garçon descendit en courant, et il marqua un temps d’arrêt en arrivant en bas. Il montra un visage plus que stupéfait en reconnaissant Michèle, alors qu’il s’attendait à voir Françoise.

Manifestement gêné, il balbutia :

— Oui, tu as vu le temps qu’il a fait aujourd’hui. J’ai téléphoné à Françoise pour lui dire que je ne travaillais pas, alors elle m’a dit que ce serait sympa si nous déjeunions ensemble, chez elle, à midi.

— Et alors, c’est bien ça, tu es venu?

— Oui, bien sûr que je suis venu, mais pas elle, par contre. Sa voiture était pourtant là. J’ai pensé qu’elle était peut-être partie travailler en vélo et qu’elle avait renoncé à faire le trajet sous cette pluie, et surtout avec cette grêle. Je l’ai attendue un bon moment, et comme elle n’arrivait pas, vers quatorze heures je suis retourné chez moi.

— Tu veux dire que ce n’est pas toi qui as mangé le poulet?

— Absolument pas.

— Ni bu le vin?

— Pas du tout, tu sais bien que je ne bois jamais de vin. Je ne suis même pas rentré, je te dis.

Michèle en avait maintenant des sueurs froides. La disparition de sa jumelle changeait radicalement de nature. De bizarre, elle devenait tout à coup franchement inquiétante.

Après s’être brièvement concertés avec Rachid, ils prirent la décision qui leur sembla être la plus appropriée.

Une heure plus tard ils se présentaient à la gendarmerie.

Ils étaient tous les deux bien connus par les représentants de la loi, aussi ils reçurent un accueil amical et attentif.

Un gradé leur affirma alors :

— Je vais envoyer une patrouille interroger les voisins et ce soir nous viendrons avec le chien. Malgré la pluie il arrivera peut-être à flairer une piste. C’est un bon, ce cabot, vous savez!

L’enquête de voisinage ne donna rien. Mathieu Bosc et Marinette, les plus proches voisins, confirmèrent simplement avoir entendu une grosse moto à deux reprises, vers midi et vers quatorze heures.

Un autre voisin, situé un peu plus bas sur la route, signala pour sa part qu’il avait aperçu un pauvre hère, un peu avant midi, qui faisait du stop sous un déluge de grêle, et que cela l’avait beaucoup intrigué, et même sadiquement amusé. Faire du stop par ce temps, quelle idée, quand même !

Vers dix-neuf heures les gendarmes arrivèrent avec le chien.

Michèle lui fit sentir des vêtements de sa sœur. La brave bête sembla hésiter quelques instants, mais elle se dirigea bientôt,  d’un pas ferme et décidé, vers la cabane à outils blottie dans les chèvrefeuilles, au fond du jardin, devant laquelle il marqua l’arrêt avant de grogner avec insistance.

Quand l’un des gendarmes ouvrit la porte, ce fut pour voir un gros rat affolé se précipiter entre leurs jambes et prendre la fuite. Fausse alerte ?

Il pointa quand même sa puissante lampe-torche vers l’intérieur du cabanon, et cette fois il la vit.

Le rongeur avait dévoré les yeux et le nez de Françoise, dont le visage affreusement mutilé fixait ses visiteurs de ses trois orifices grotesques, du sang séchait adhérait à la base de son cou.

Les forces de l’ordre lancèrent un appel à témoins pour essayer de retrouver ce fameux auto-stoppeur qui avait été aperçu sous la grêle, et qui était certainement un homme étranger à l’île, donc un suspect potentiel.

La chance leur sourit bien au-delà de leurs espérances.

Un VRP, représentant en cognac, leur signala avoir pris en stop, le jour de l’assassinat de Françoise, un drôle de type, bizarre mais sympathique, qui s’était montré non seulement bavard, mais intarissable.

Il lui avait dit s’appeler François. Il était venu sur l’île chercher du travail, mais à la suite d’un «pépin» inattendu qu’il aurait rencontré, il s’était vu obligé de rentrer chez lui, au foyer Emmaüs de Rochefort.

Les forces de l’ordre se rendirent immédiatement sur place. Le gendarme Hégrail dut  faire preuve d’un sens aigu de l’interrogatoire psychologique pour obtenir les aveux de François Cheaulmes, ce pauvre type, ce débris humain renfermé et prostré qui lui faisait face, enfoncé dans une mauvaise chaise en plastique, dans le bureau du responsable de la communauté. Il avait cependant vite compris qu’il ne fallait surtout pas le soumettre à un feu nourri de questions, à un interrogatoire qui serait mené selon les règles habituelles, mais qu’il était préférable, qu’il suffisait, même, de le mettre en confiance et de simplement le laisser parler, vider petit à petit tout son sac, un bagage qui lui sembla particulièrement lourd à porter.

Et c’est ainsi que François ne fit aucune difficulté pour lui raconter sa journée, sans omettre l’épisode de cette folle qu’il avait rencontrée à La Cotinière, et de laquelle il avait été bien obligé de se défendre.

***

Le jour se levait à peine quand, après avoir bu son café, il avait dit au revoir à son compagnon de chambrée.

Malgré le temps menaçant il quitta les locaux de la communauté Emmaüs de Rochefort Saint-Aignan au sein de laquelle il vivait paisiblement depuis plus d’un an.

C’était un habitué de cette structure. Il avait successivement vécu, depuis la mort de sa mère, décédée d’un cancer généralisé, et alors qu’il s’était brutalement et sans ménagements retrouvé jeté à la rue comme un paquet de linge sale, dans les communautés Emmaüs de Metz, de Nancy, de Brest et d’Avignon, qui était la dernière en date, avant d’atterrir à Rochefort.

Dire que c’était un compagnon tranquille serait bien sûr exagéré. Certes il n’était pas fainéant et abattait sans rechigner sa part d’ouvrage, il en faisait même souvent un peu plus que les autres, parce qu’il était fort et courageux. Il excellait dans la remise en état  des vieux meubles, parce qu’il avait été un temps apprenti ébéniste. Il savait monter proprement un mur de briques ou de parpaings, parce qu’il avait souvent travaillé avec son père, qui avait été  artisan maçon, avant de mourir assez jeune d’une cirrhose qui avait dégénéré en cancer. Mais pour son malheur il avait aussi hérité, de cet homme illettré, abrupt et violent, son vice le plus dérangeant. Car François buvait. Il buvait même beaucoup, beaucoup trop, en fait. Quand il avait commencé à taquiner une bouteille de quoi que ce soit, il était incapable de s’arrêter avant qu’elle ne soit vide et il la léchait alors afin d’en extraire les dernières gouttes.

Sans être le moins du monde charismatique, il bénéficiait toutefois d’une autorité naturelle. C’était un vrai meneur d’hommes. Il lui était arrivé à plusieurs reprises d’entraîner des compagnons de beuverie, ou des routards comme lui, dans des expéditions qui avaient toujours eu pour but de s’approprier le bien d’autrui. Cela allait des volailles prisonnières d’un poulailler à des vêtements étendus sur un fil, en passant par des vélos ou des cyclomoteurs. Il lui était aussi arrivé de visiter des entrepôts mal gardés dans des zones artisanales ou industrielles. Il avait régulièrement fait des petits séjours en prison pour ces menus larcins, mais n’avait jamais été considéré comme un individu dangereux, il en était donc à chaque fois ressorti azssez vite.

Ce jour-là il avait l’intention de se rendre sur l’île d’Oléron. Les compagnons de Rochefort l’avaient assuré qu’il y trouverait facilement du travail pour l’été. Que ce soit comme plongeur dans un des nombreux restaurants, comme saunier dans les marais salants, ou bien comme homme à tout faire dans les parcs à huîtres ou les exploitations conchylicoles. Il pouvait même espérer, lui avaient-ils fait miroiter, avec son emploi, se voir attribuer la jouissance d’une petite cabane.

Aussi c’est avec des rêves plein la tête qu’il était parti à l’aventure. Il utilisa pour ce faire le seul moyen de transport qu’il connaissait, l’auto-stop.

Il se fit déposer à la descente du pont, puis il remercia poliment l’automobiliste en empochant prestement le paquet de cigarettes que celui-ci lui tendit et il marcha droit devant lui, son petit sac sur le dos.

Il faisait vraiment un temps de chien en ce mois de juin. De gros nuages noirs  roulaient  dans le ciel, puis, après la pluie, ce fut la grêle qui vint lui marteler le crâne et les épaules de ses milliers d’énormes boules de glace. Il ne s’agissait plus d’œufs de pigeons, mais de véritables balles de tennis qui dégringolaient des cieux en furie, faisant exploser les pare-brises et les tuiles autour de lui! Il marchait courageusement, toujours porté par l’espoir fou de trouver bientôt un emploi. Il avait froid et il commençait à ressentir cruellement la  morsure de la faim.

En passant devant les Tamaris il ne put naturellement pas résister en constatant que le portail était entrouvert.

Il pensa qu’il trouverait certainement ici un abri, et peut-être même de quoi manger. On ne lui refuserait certainement pas un morceau de pain, car les gens étaient en général humains avec les paumés de son espèce.

Il sonna à deux reprises, et comme personne ne lui répondit il n’hésita pas à forcer le volet d’un des studios et à casser un carreau avec un gros caillou pour entrer dans la maison.

La pièce dans laquelle il avait pénétré était confortable, joliment décorée, et il y avait même un lit. Il but un grand verre d’eau, s’allongea, se reposa quelques minutes avant de partir à la découverte de son nouveau domaine.

Il poussa la porte et se retrouva dans un couloir qui menait à un grand escalier en pierre. Il faisait sombre alors il alluma la lumière et grimpa. Il arriva dans un lieu manifestement plus accueillant, c’était un grand salon avec une cheminée et même un bar bien garni. Sans hésiter il extrait du meuble une bouteille de pineau rouge qu’il porta à ses lèvres.

— Hummm, c’est super bon, ça ! se dit-il en adoptant un air satisfait, tout en se dirigeant vers la cuisine.

Après une brève exploration, il s’installa à la table avec la ferme intention de faire un véritable festin.

Il était affamé, alors il dévora les restes d’un poulet rôti qui se trouvait dans le frigo, il engloutit aussi un gros fromage de chèvre avec une demi-baguette et il vida une bouteille de vin entamée qui avait étée soigneusement rebouchée.

Heureux de cette bonne fortune, séché, réhydraté, le ventre plein, il resta néanmoins suffisamment lucide pour se rendre compte qu’il n’était pas prudent de s’attarder en ces lieux.

Il s’apprêtait donc à repartir quand il entendit une voiture se garer dans l’allée.

Dans l’affolement il ouvrit la porte-fenêtre.  Il était en train d’essayer de se dissimuler derrière un arbuste dans l’angle de la terrasse quand il entendit la porte d’entrée s’ouvrir.

Quand elle avait dévalé l’escalier en courant, il l’avait suivie de près, et il était parvenu à la rattraper alors qu’elle sortait. Il la saisit alors par les cheveux et il la tira violemment à lui. Alors il lui planta à plusieurs reprises son couteau dans le dos et enfin, parce qu’elle vivait encore, il le lui enfonça dans le cou, d’un mouvement latéral, ample, sec et précis, afin de l’achever proprement.

En mourant, sa victime vomit son sang dans un spasme effroyable, qui exprima toute l’horreur de ces minutes effroyables, ses toutes dernières, qu’elle venait de vivre. Elle qui était venue ici pour retrouver son jeune amoureux, pour connaître une nouvelle fois la douceur et le plaisir, voire même une franche félicité, dans ses bras, n’y avait finalement rencontré que la face hideuse et ricanante de la camarde.

Françoise aura ainsi étée la première victime identifiée de celui que, bien des années plus tard, après la découverte de plusieurs autres affaires sanglantes restées non élucidées, la presse baptisera du surnom explicite de « Routard du crime ».

Car si l’homme était demeuré si longtemps insaisissable, c’est tout simplement parce qu’il avait toujours frappé de façon aléatoire, en différentes régions de France, des gens auxquels rien ne le reliait. C’est le gendarme Hégrail qui aura finalement réussi, grâce à sa patience et à son savoir-faire, à reconstituer l’itinéraire fou et meurtrier de François Cheaulmes, le premier tueur en série Français.

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Je est un autre. Jean-Paul Dominici 12/03/2017

Jean-Paul Dominici

Je est un autre

éditions les trois clefs

collection Thrillers

photo de couverture : Stux / Pixabay

Tout d’abord, il faut que je vous dise que lorsque j’étais adolescent, j’étais intimement persuadé que le véritable nom de ma famille, celui qui avait prévalu, à ses origines, était Abraham, parce que c’était un patronyme fréquent dans le Quercy, la terre natale de mon géniteur, mais qu’il s’était malencontreusement dégradé au fil du temps, génération après génération, jusqu’à devenir cet insignifiant Hebraim, un nom qui est devenu banal, aujourd’hui qu’il se trouve malheureusement amputé de ses glorieuses racines bibliques.

Aussi, dès l’âge de 15 ans, je pris, un peu naïvement, peut-être, l’habitude d’inscrire de ma plus belle écriture, sur la première page de tous mes livres, la formule peut-être un peu prétentieuse : « Ex libris Abraham Jean-Pierre« .

Ainsi, pensai-je alors, on ne pourrait plus, impunément, persister à me voler ma précieuse identité!

Je dois ici vous préciser que ne me percevais pas comme un garçon paranoïaque, du moins pas à l’époque, enfin, pas vraiment.

Cependant, je ne pouvais pas ignorer que je me posais bien plus de questions sur ma petite, mais néanmoins si intéressante, personne, que ne s’en posait sur la leur mon entourage, ma famille et mes amis.

Mon père, Marcel, était un homme des plus simples, soyez-en persuadés. Gros travailleur, mais un peu volage sur les bords, car il appréciait, et recherchait, au delà du raisonnable, la galante compagnie de ses voisines, bien plus que celle de son atrabilaire épouse, l’autoritaire et revêche Célina, qui était une sainte femme, certes, sérieuse et infiniment dévouée à sa famille, mais qui n’était pas drôle tous les jours, et elle l’était même plutôt rarement, en fait, ce qui poussa mon incorrigible paternel à faire une à deux fois le mois une escapade discrète, mais ô combien salutaire et jouissive, vers les remparts, afin d’y trouver, moyennant un petit billet, le réconfort, ainsi que l’éjaculation libératrice, auprès d’une enchanteresse péripatéticienne! Si je le sais, c’est parce que des amis un peu plus délurés que moi m’ont affirmé l’y avoir rencontré, et ce à plusieurs reprises, alors qu’il rôdait autour des estafettes et des camping-cars aménagés en confortables nids d’amour, aussi bienfaisants que clandestins.

Mon père représentait surtout, pour moi, l’image honnie de l’autorité machique, qui s’était, entre autres, manifestée d’une façon outrageusement rabaissante ce jour où je lui avais fièrement annoncé :

— Papa, je vais aller à Paris avec un copain, et que cette vielle barbe nauséabonde n’avait rien trouvé de mieux à me rétorquer, tout en me fusillant du regard, selon sa désagréable habitude :  » A Paris ? Par ici, j’espère que c’est ce que tu veux dire! »

Ainsi, vous avez bien compris qu’il avait sur moi un puissant effet castrateur, comme il avait eu un effet résolument déféminisant sur ma grande sœur Annelise, en écartant d’elle les garçons qui avaient le malheur de montrer un intérêt un peu trop évident pour son ravissant minois, parce que la bougresse était bien mignonne, tant et si bien que pour avoir une paix royale elle ne fréquentera pratiquement que des filles au cours de son adolescence. Ainsi je la verrai longtemps errer aux confins du saphisme avant qu’elle ne se décide enfin à mettre au monde, un peu par accident quand même, celle qui deviendra plus tard la cousine de ma fille. Simone de Beauvoir aurait pu y déceler une belle illustration de l’adage selon lequel, on ne naît pas lesbienne, mais on le devient!

— Qui suis-je, d’où viens-je, où vais-je, furent les grandes questions que je me posais très tôt avec insistance, mais aussi, il me faut le reconnaître, avec une sorte de plaisir maladivement masochiste!

En plus de ce questionnement permanent qui m’habitait, j’étais devenu un lecteur compulsif, un insatiable dévoreur de livres, un ogre de la littérature. Alexandre Dumas et ses trois mousquetaires, Lagardère et le Bossu avaient su, par leurs spectaculaires exploits, enchanter l’adolescent complexé que j’étais, de telle sorte que quand mes amis venaient parlementer en chœur sous ma fenêtre pour me proposer d’aller faire avec eux une balade à vélo sur les routes pentues et ensoleillées de la Montagne Noire, je leur répondais systématiquement sans le moindre regret :  » Non merci les poteaux, mais cet après-midi, je lis ! »

— Encore, s’exclamaient-ils alors, profondément déçus et dépités !

En fait, il faut que je vous dise que je n’étais pas vraiment certain d’appartenir au monde qui était le leur ! Un monde bêtement fait d’insouciance et de légèreté dans lequel les affaires importantes étaient le vélo, la piscine, les copains, le flipper et, vers l’âge de16 ans, les insupportables mais si charmantes petites copines.

Le mien était plus sérieux, je vous jure, moins primesautier, plus accidenté, et surtout beaucoup plus incertain !

Dieu, ce grand Manitou que l’on avait imposé à ma jeune conscience sans défenses, existait-il ?

Étais-je vraiment un garçon identique aux autres, ou bien me démarquais-je du troupeau par mes spécificités?

J’observais avec attention ma grande sœur et je voyais bien qu’elle, elle n’était absolument pas confrontée ce genre de problèmes.

Car elle, elle pouvait papoter avec ses amies des après-midi entières, elle écoutait aussi la radio à fond, et elle prenait un plaisir semble-t-il infini à errer dans les boutiques, elle achetait tous les 45 tours qu’elle pouvait, et surtout elle savait, en jeune fille sérieuse et équilibrée qu’elle était, ce qu’elle souhaitait faire de sa vie, car cela avait été décidé depuis longtemps déjà, elle serait coiffeuse! Elle exercerait ce merveilleux métier qui permet de passer ses journées à bavarder avec les clientes tout en les rendant plus séduisantes pour les hommes, ou pour les femmes, de leur entourage.

Moi, si je vivais avec bonheur le mois de vacances que mon père mettait un point d’honneur à nous offrir tous les ans à Fleury-Saint-Pierre sur Mer, je me montrais beaucoup moins satisfait de ma misérable vie de lycéen, qui ne me semblait pas répondre à toutes mes attentes, et de loin s’en fallait. J’étais curieux de tout et mon parcours scolaire sera le reflet de ces nombreuses valses-hésitations.

Vers l’âge de 16 ans je m’étais lancé à corps perdu dans la lecture de l’ouvrage de Pierre Daco, Les triomphes de la psychanalyse, pensant y trouver des réponses aux nombreuses questions que je me posais. Et que j’étais bien le seul, semblait-il, à se poser.

Les disciplines qui se rapprochaient le plus du monde que cette lecture avait éclairé pour moi étaient la littérature et dès la classe de terminale, ce fut la philosophie.

Cette discipline, vitale pour moi, que me fit découvrir et aimer un homme qui eut une importance considérable dans ma vie. Il s’agissait d’Émile Moulet, mon prof de philo, un homme au physique plutôt banal mais au cerveau puissant et à l’esprit incroyablement libre, dont je buvais les cours passionnants jusqu’à la lie. Il me fit découvrir Socrate et Platon, et même jusqu’à Empédocle d’Agrigente, le plus excentrique des présocratiques. Il était, selon Nietzsche, «la figure la plus bariolée de la philosophie ancienne. : « Il s’habillait de vêtements de pourpre, il portait une ceinture d’or, des souliers de bronze, et une couronne delphique. Il avait des cheveux longs, et il se faisait suivre par des esclaves, et gardait toujours la même gravité de visage, de sorte que quiconque le rencontrait croyait croiser un roi ».

C’est ce même Nietzsche qui détrônera le sympathique chanteur Lény Escudéro comme idole de mon jeune cœur. Ah ce que j’avais pu aimer « Pour une amourette qui passait par là j´ai perdu la tête… Et puis me voilà« .

J’étais réceptif à l’œuvre puissante de ce grand philosophe car elle se présentait comme une critique virulente de la culture occidentale moderne et de ses valeurs morales et politiques, comme la démocratie et l’égalitarisme, ou religieuses, avec le christianisme, qui était ma grande préoccupation du moment, celle que j’avais en permanence en ligne de mire !

Sa critique procédait de l’ambitieux projet de dévaluer ces valeurs afin d’en instituer de nouvelles, notamment par le dépassement de l’humanité en vue de l’avènement du surhomme. L’exposé de ses idées, qui prenait une forme aphoristique et poétique, avait su me toucher, d’autant plus, et ce n’était pas la moindre de ses qualités, qu’il était truffé d’humour.

J’appréciais particulièrement son enseignement, qui fut fort précieux pour moi, qui me sentais si différent, selon lequel « Tu dois devenir l’homme que tu es. Fais ce que toi seul peux faire. Deviens sans cesse celui que tu es, sois le maître et le sculpteur de toi-même. »

Je ne manquerai pas d’en tirer une philosophie toute personnelle :

Puisque je n’étais pas fini, d’après les remarques, toutes plus désobligeantes les unes que les autres, que j’entendais à mon propos, eh bien, qu’à cela ne tienne, je me finirai donc moi-même, car à cœur vaillant rien ne saurait être impossible!

J’étais miné de doutes mais peu m’importait car  » Ce n’est pas le doute, mais c’est la certitude, qui rend fou. » Et en lisant ces édifiantes paroles de mon maître, je ne pouvais pas, vous vous en doutez bien, maintenant que vous me connaissez un peu mieux, m’empêcher d’évoquer la triste et décourageante figure paternelle.

Malgré mon attirance pour la littérature et la philosophie, les sciences ne me laisseraient pas indifférent et je les intégrais avec passion à mes centres d’intérêt; la physique, l’électricité, l’astronomie me tinrent ainsi lieu de profitables loisirs et elles se révélèrent de même être la source d’intenses satisfactions. Oh quel bonheur j’ai ressenti en assistant devant ma télé en noir et blanc à l’incroyable conquête de la blonde et mystérieuse Séléné, de même qu’en écoutant Radio Moscou en français sur le premier récepteur ondes courtes à galène que j’avais réussi à assembler, et à faire fontionner !

J’avais souvent cette sensation déstabilisante que je ne marchais pas comme les autres, car il me semblait qu’une insolite troisième jambe, un membre aussi superflu qu’incongru prenait naissance dans ma tête bancale, et me portait tout en s’acharnant à faire de pernicieux crocs en jambes aux deux autres.

Mon parcours d’étudiant m’amènera ainsi à explorer les nombreuses voies, que je considérais être complémentaires, de la littérature, de la géographie, de la psychologie et de l’électronique.

Pendant les week-ends et les vacances j’allais rejoindre mes amis Paul et René à la station Esso, où j’endossais pour cette occasion un nouvel habit, celui de pompiste, qui était certes moins seyant que le superbe blazer bleu-marine que j’avais acheté pour aller draguer en boite, mais sans la chemise à jabot qui allait avec, car mon insupportable vieux m’avait obligé de la retourner au magasin, sous prétexte qu’elle faisait « pédé ».

C’est le patron de la station, considérant mon air perpétuellement rêveur et mes nombreuses bévues et maladresses, n’avais-je pas un jour fait le plein de super à une voiture diesel, et mis du liquide de freins dans un lave-glace, qui m’avait affublé du sobriquet peu flatteur de « L’Azimut », un surnom que je traînerai pendant de longues années, au point qu’aujourd’hui encore quelques vieux copains m’appellent encore de la sorte. Ce sobriquet évocateur signifiait en fait que si je connaissais le chemin qu’il fallait suivre pour aller d’un point à un autre, je suivais souvent les itinéraires les plus improbables pour y parvenir. J’étais devenu en fait le roi de la ligne brisée, négligeant de ce fait la droite, qui me paraissait être un peu trop simpliste, à mon goût !

Je dépensais mon argent avec parcimonie à la chaleureuse et sympathique pizzeria de la rue Figuière avec mes amis, mais je le lâchais plus généreusement auprès des libraires de Carcassonne, qui disposaient toujours d’une appétissante sélection d’ouvrages à proposer à ma gourmandise.

Mon bac en poche, celui de 1968, qui avait, disait-on, été donné à tout le monde, il m’avait fallu envisager d’aller à l’université ou me décider à faire le grand saut dans la vie active.

Là encore je rencontrai les pires difficultés pour faire un choix.

Je suivis des cours de philosophie, de psychologie, de géographie, et d’électronique, en ayant toujours en tête l’enseignement de mon professeur de philo de la classe de terminale qui ne cessait de nous répéter qu’il n’existait pas qu’une seule voie pour aboutir au plein épanouissement de soi.

J’avais retenu la leçon. Si les chemins étaient nombreux, je les explorerai donc tous, je n’en négligerai aucun.

Il me sembla aussi qu’il serait important, pour un garçon comme moi, qui était si mal à l’aise en société, et plus grave encore, gauche et maladroit comme ce n’est pas possible avec les jeunes filles, harcelé de surcroît par mille et une interrogations, de tout mettre en œuvre afin de me connaître mieux.

Il n’y avait pas de psychanalyste digne de ce nom à Carcassonne en ces années.

J’exerçai alors divers petits métiers afin de me payer des séances avec un Lacanien de Paris, l’homme qui me semblait devoir être le plus apte à me débarrasser, non seulement du contenu de mon modeste portefeuille, cela c’était le plus facile, mais aussi de mes éternels et épineux problèmes, que j’observais avec l’œil acéré du zoologue doublé de celui, plus pointilleux, de l’anthropologue.

J’étais malade, certes, mais à toute maladie n’existait-il pas un remède ? Il ne me restait plus qu’à le dénicher, ce traitement qui ferait de moi enfin ce garçon épanoui, bien dans sa peau, et heureux de vivre dans l’insouciance, comme ses semblables.

J’exerçais par la suite plusieurs professions : éducateur spécialisé pour des enfants en difficulté, psychologue du travail, secrétaire dans une maison d’édition, et surtout je rencontrais de belles et solides gaillardes qui surent éclaircir pour moi les chemins broussailleux de ma sexualité malhabile, hésitante, brouillonne.

Si certaines furent de pures maîtresses, d’autres furent plutôt des mamans aimantes et attentionnées, comme cette Michèle qui eut pour moi les yeux de Chimène et qui me regarda, tout le temps que dura notre union, comme un objet précieux. Ainsi elle n’hésitait pas à se lever tôt pour me faire cuire les deux merguez que j’engloutissais à mon petit-déjeuner. Quelques unes, plus rares, furent des petites sœurs avec lesquelles je partageais des jeux plus ou moins sexuels, et aussi de délicieux moments de complicité, parfois sentimentale, comme ce fut le cas avec la délicieuse, mais néanmoins pazzarella, Françoise !

Mes pérégrinations m’amenèrent à vivre à Grenoble, à Tours, à Evry. Je vagabondais, je voyais du pays, et puisque parait-il les voyages forment la jeunesse, je n’allais certainement pas m’en priver.

Cependant je pris rapidement conscience que, puisque mon état mental était caractérisé par l’incertitude et l’instabilité que cela induisait, il serait important que ma vie professionnelle, au moins, me permette de planter mes deux pieds dans la glaise solide et collante d’un terroir.

Et pourquoi pas celui qui m’avait vu naître, en ce mois de février 1950, dans la souffrance, sans aucun doute, puisque ma mère avait dû accoucher aux forceps, et que mon pauvre crâne déformé avait longtemps été maintenu par un casque métallique afin qu’il puisse reprendre forme humaine. Ainsi j’étais né Alien, et pour mon malheur je l’étais resté après toutes ces années d’errance!

C’est une émission de télévision qui fut à l’origine de la révélation qui allait conduire ma vie future.

Il y était fait mention de la carence en personnel hospitalier qui nécessitait que l’on fit appel, un peu partout en France, à la main d’œuvre étrangère, qu’elle soit Espagnole, Italienne, Belge ou Portugaise.

Des établissements hospitaliers, il y en avait pléthore dans l’Aude, et la fonction d’infirmier ne me rebutait absolument pas.

Je partis donc à la chasse aux renseignements et j’appris que le centre hospitalier psychiatrique de la ville de Carcassonne offrait des places dans son institut en vue d’y former ses futurs infirmiers spécialisés.

Voilà bien une profession qui m’interpellait, une opportunité de tout premier choix pour moi qui avais toujours été un peu malade dans ma pauvre tête.

Alors quoi de mieux que d’exercer un métier qui me permettrait de me confronter à mes semblables, voire de les aider. Je ne pourrais que comprendre et éprouver de la compassion pour ces souffrances-là.

Ma candidature fut acceptée et trois années plus tard je contemplais avec satisfaction et fierté mon nouveau diplôme. Il était certes d’un niveau inférieur à la maîtrise de philosophie et à celle de psychologie que j’avais fini par décrocher en travaillant d’arrache-pied, mais c’était le premier qui débouchait sur un véritable emploi, sur un emploi stable et correctement rémunéré, qui allait permettre à la glaise, que j’appelais de mes vœux, d’emprisonner mes pieds en son sein pour permettre à mon esprit, enfin libre, de s’envoler!

Les premières années dans mon nouvel emploi ne furent pas idylliques, de loin s’en faut.

Mon rang, somme toutes subalterne, ne me permettait que d’administrer les traitements médicamenteux prescrits par les médecins et d’exercer des fonctions peu valorisantes de surveillant, de garde-chiourme pour tout dire, dans cet internat dont les pensionnaires étaient pour le moins particuliers : souvent turbulents, parfois indolents et apathiques à l’excès.

Je vécus néanmoins de bons moments, parfois cocasses, et m’accoutumais aux mauvais, comme ce jour où j’avais été poursuivi, en pleine nuit, par ce malade vociférant armé d’une lourde hache qu’il avait dérobée dans le cabanon des jardiniers et avec laquelle il se promettait de me trancher le col : « Tiens voilà du boudin », hurlait-il comme le grand malade qu’il était !

J’étais conscient que je n’étais pas en vacances. C’était un vrai métier que celui que j’exerçais, et comme tous les métiers, il avait ses bons côtés et ses moins gratifiants.

Avec le temps, je ne me privais pas de suivre toutes les formations qui me furent proposées et je pus ainsi avoir l’immense privilège de choisir les pavillons au sein desquels j’exercerai mon art de thérapeute, car c’est bien ainsi que je percevais la gratifiante profession dans laquelle j’avais investi jusqu’à la plus humble molécule de mon corps.

J’avais dans l’ensemble de bonnes relations avec mes collègues, même si avec d’autres la situation était plus tendue, mais ainsi va la vie, philosophé-je, car il n’est bien entendu pas possible de plaire à tout le monde!

Je fis plus ample connaissance avec le docteur François de Brisonnes, qui m’encouragea à participer aux séminaires qu’il animait, avec beaucoup de charisme et de savoir-faire, qui étaient consacrés aux techniques de soins issues de la bioénergie.

Je rencontrais aussi le docteur Dominique Béramji, qui devint ainsi mon second mentor.

Ce médecin était plus versé dans les techniques issues du yoga et il organisait des week-ends entiers de pratique des asanas qui étaient toujours agrémentés d’exercices de concentration et de méditation.

Tous deux étaient de merveilleux thérapeutes dévoués à leurs malades, et en plus de cela, ils se montrèrent soucieux de partager leurs compétences avec les humbles subalternes que nous étions, nous, les infirmiers.

Je fis d’immenses progrès à leur contact dans mon approche de la maladie mentale, et je ressentis rapidement les bienfaits de leur fréquentation assidue sur mon moral, et sur ma motivation.

C’est au cours d’un « marathon » avec Dominique Béramji que je fis la connaissance d’une participante, qui répondait au prestigieux prénom de Mercedes. Ce n’était pas une bombe, mais elle avait tout ce qu’il fallait là où il le fallait, et si je n’en tombais pas amoureux, je réussis tout de même, à force de la luronner avec beaucoup d’enthousiasme et d’ardeur, à la mettre enceinte.

La belle avait déjà deux enfants, et je dus me battre comme un chiffonnier pour qu’elle garde celui-là, ce qu’elle n’accepta qu’après que je lui eus proposé de devenir madame Hebraim, pour la peine, le meilleur, et le pire !

Je sais aujourd’hui que la guapa m’aimait plus que je l’aimais et que c’est uniquement pour cette saine et honnête raison qu’elle avait accepté ma proposition, et qu’elle me fit cette belle petite fille que je décidais d’appeler Vénus.

Car après tant d’efforts inlassablement déployés ,le pittoresque Azimut méritait bien d’avoir son étoile à lui pour récompense.

Galvanisé par cette naissance, lové au creux rassurant de mon foyer, je m’investis à bras déployés dans mon métier et accédai bientôt à de nouvelles responsabilités.

J’animerai la troupe du théâtre de l’Autre scène, qui était composée de patients et de soignants, de soi-niants et de soi-niés, selon la boutade que je lançais un jour à mes collègues, et qui nous permettra de connaître l’immense bonheur de présenter nos créations au festival d’Avignon.

J’animerai aussi l’atelier d’écriture baptisé « Papiers de soi », avant de me trouver propulsé par une collègue qui souhaitait céder sa place à la responsabilité du « Café philo ».

Dans l’exercice de toutes ces activités, j’apprendrai autant que j’aiderai les autres à avancer sur les chemins escarpés et incertains de la guérison.

J’avais depuis longtemps envie d’écrire un livre dans lequel je relaterais mon expérience et mon parcours, mais le fil directeur de mon futur récit ne m’apparaissait toujours pas clairement.

A quoi bon écrire un livre si je n’étais pas persuadé qu’il serait, non pas parfait, mais au moins proche de la perfection, et surtout qu’il intéresserait le lecteur ?

Mais si tout a un début, tout a aussi une fin.

C’est le constat que je fis lorsque sonna enfin pour moi l’heure de la retraite.

Il s’agit d’un événement majeur dans la vie d’un homme, surtout qu’il fut précédé de peu par mon divorce et par mon remariage, une nouvelle union, avec une nouvelle femme, un peu fantasque, comme d’habitude, que je décrivis en ces termes à mon vieil ami Paul : « Une fille belle comme un soleil, avec des seins! Et avec des fesses! En bref, cette fois j’étais amoureux, complètement toqué même. Mais cela, j’en avais l’habitude, depuis quarante ans que je traînais mon spleen sur les chemins accidentés de la recherche de mon idéal.

Puisque je bénéficiais maintenant de tout le temps nécessaire, et même de plus, je m’attelais à la réalisation de mon grand œuvre, de mon livre, enfin!

Le synopsis en serait à la fois simple et complexe, car il mettrait en parallèle mon évolution dans le métier « d’infirmier psy, qui a trique », selon le bon mot de Lacan, avec mon évolution personnelle, qui m’avait amené à la guérison.

Car j’étais guéri, et ça, au moins, c’était une certitude! Marié à une épouse charmante et équilibrée, qui est une fleuriste, mais une fleuriste cultivée, propriétaire de ma maison, père comblé d’une adorable donzelle. Je parvenais même à entretenir d’excellentes relations avec son compagnon, un comptable d’origine marocaine.

Il était loin le temps de l’Azimut perdu dans ses limbes.

Je confiais le manuscrit de mon livre, que j’avais intitulé « Mon long chemin vers la santé » à Paul, afin de recueillir son avis sur la forme autant que sur le fond.

Nous avons convenu de déjeuner ensemble afin d’en parler, de débriefer, comme on dit dans son milieu d’homme versé dans les affaires.

Il m’en fit une critique sans concession, relevant les points positifs et les aspects qui étaient les moins réussis, toujours à son avis.

Satisfait de son analyse, je lui dis :

—Tu as dû remarquer, toi qui m’as toujours connu, à quel point j’ai changé, quelle formidable évolution a été la mienne!

Il m’a alors regardé avec le petit sourire moqueur dont il est coutumier afin de m’assener le coup de grâce, encore une autre de ses spécialités.

— Pas du tout. Je n’ai rien remarqué du tout, rien de rien ! Car pour moi, tu n’as absolument pas changé. Par contre je constate avec bonheur que c’est ton regard sur toi-même qui a changé !

Parce que moi, je n’ai jamais vu en toi un malade. J’ai juste connu un copain un peu bizarre, parfois loufoque, embarrassant même, comme quand tu faisais modifier tes chemises chez les dames patronnesses pour y ajouter des fanfreluches ridicules, ou lorsque tu avais acheté ces incroyables lunettes vertes à la Jean-Pierre Coffe.

Cependant j’ai toujours trouvé étonnantes ces nombreuses thérapies que tu t’infligeais, à mon avis bien inutilement.

Ces propos furent pour moi un véritable choc, elles me firent l’effet d’une vague tueuse, d’un terrible tsunami dévastateur. ! Pas malade, moi ?!

J’entamais alors un énième dialogue avec moi-même, mais cette fois la visée avait changé. Il s’agissait cette fois de répondre à l’angoissante question :

Je serait-il un autre ? Ainsi que l’a suggéré Arthur Rimbaud.

Le bien-portant qui vit en moi aurait-il été masqué pendant toute une vie par un malade imaginaire particulièrement actif. Étais-je moi ou étais-je lui ?

Aurais-je été simplement plus exigeant avec moi-même que le commun de mes semblables, ou, pareil à ce philosophe chinois qui a déclaré qu’il ne commencerait à s’intéresser au reste du monde que lorsqu’il aurait percé tous les mystères contenus dans la motte de terre qui s’élevait depuis toujours au beau milieu de son jardin, il fallait que je me connaisse mieux pour enfin comprendre les autres, et me faire comprendre d’eux.

Comme l’a si pertinemment écrit le meilleur d’entre tous les poètes : « La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend. Dès qu’il la sait, il doit la cultiver… « 

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Elle est innocente! Jean-Paul Dominici 12/2016

Jean-Paul Dominici

Elle est innocente !

éditions Les trois clefs

collection Thrillers

photo de couverture :Sternstunden /fotolia.com

Cette nouvelle a été primée en 2014 par le jury du concours international Florilège.

Viviane Lioux, épouse Sébastiani pour l’état civil, est, sans qu’aucune contestation ne soit possible, une très belle jeune femme. Elle est en effet un être gracieux, élégant, lumineux, et surtout elle est d’une féminité exacerbée ! C’est une brune à la peau claire, un peu comme le serait l’alter ego de Blanche-Neige. Elle est dotée d’une soyeuse chevelure de jais qui flotte harmonieusement en retombant avec grâce sur ses charmantes épaules, dont le galbe émouvant est souvent dénudé, surtout l’été, quand il fait si chaud, au pays de Fontvieille ! Son visage, au centre duquel est fiché un ravissant petit nez, est éclairé par deux grands yeux d’un délicat bleu délavé. Tout le monde s’accorde pour la trouver superbe, et même solaire, et par dessus tout, elle jouit de la réputation d’être une femme particulièrement sérieuse.

Ses jambes interminables battent allègrement le pavé de la longue rue Grande, lorsqu’elle emmène ses deux enfants, Maxime et Laurent, le matin, à l’école du village.

Le maître de Maxime, l’aîné de ses garçons, l’a toujours regardée avec une indéfectible admiration, mais il est surtout animé par le plus inavouable des désirs, surtout quand il pense à la terne et morne épouse qui l’attendra en ronchonnant, le soir à la maison.

La maîtresse de Laurent pense, pour sa part, qu’il s’agit là, et sans le moindre doute, d’une de ces détestables mangeuses d’hommes dont les honnêtes femmes comme elle ont tant et tant à redouter.

N’a-t-elle pas épousé l’un des plus beaux partis de Fontvieille, le séduisant menuisier Aldo Sébastiani, dont l’atelier prospère trône au beau milieu de la place de la République, en plein centre du village, fièrement établi entre la banque et le salon d’esthétique.

Le couple Sébastiani possède, entre autres, une grande et magnifique villa entourée d’une petite pinède, au cœur du quartier chic des Confignes.

Par les chauds après-midis d’été il n’est pas rare d’apercevoir la belle lorsqu’elle se baigne dans sa vaste piscine écologique, alors qu’elle se croit bien tranquille, réfugiée à l’abri des haies de thuyas, avec son amie Émeline, la sulfureuse factrice du village. Cette dernière est une de ces délicieuses rousses hyper sexyes, dont les doux yeux verts sont surmontés de longs cils veloutés, qu’elle laisse volontiers papillonner en présence des hommes, qui ne se lassent pas de l’admirer, mais aussi de la taquiner affectueusement. Leurs gracieuses fesses pommées, et si joliment bronzées, frisent avec insolence à la surface de l’eau quand qu’elles agitent avec vigueur leurs longues jambes, alors qu’elles sont accompagnées par le chant  lancinant, et un brin mélancolique, des cigales, qui sont comme d’habitude surexcitées par l’intense chaleur.

La charmante Viviane est artiste-peintre. Elle peint pour l’essentiel les paysages colorés et lumineux de sa Provence natale. Un mas avec un cyprès, parce que c’est le modèle de tableau qu’elle vend le mieux, un champ planté d’une merveilleuse lavande  intensément bleutée, le Pont du Gard, un monument qu’elle adore, surtout quand il est généreusement éclaboussé de soleil, le charmant port de pêche des Saintes-Maries de la mer, et le Moulin de Daudet, bien sûr, cette emblématique et incontournable bâtisse implantée aux abords de son village, que des touristes férus de littérature française, venus du monde entier, se pressent pour admirer, et ce à longueur d’année.

Avec l’éducation de ses deux enfants, cette paisible activité occupe suffisamment ses journées et elle n’a par conséquent jamais cherché un autre emploi. Et comme Aldo gagne plus que correctement sa vie, tout va pour le mieux dans son petit monde aussi heureux que serein.

Elle occupe alors rationnellement, et le plus sainement possible, son esprit et ses mains en faisant de la gym et du yoga ou en participant aux activités culturelles proposées par la MJC de Saint-Rémy de Provence, dont elle est une habituée, car elle y expose parfois ses œuvres, et notamment à l’atelier de fabrication de bijoux, qui est animé par le séduisant Thierry Garnier, l’artisan installé au Val d’Enfer, sur la commune voisine des Baux. Celui-ci a acquis une certaine notoriété avec sa gamme de bijoux d’été en argent incrustés de pierres bleues, vertes et jaunes qu’il a baptisée « Rivages Insulaires ». Les améthystes y côtoient les saphirs, les émeraudes, les turquoises, l’ambre et les chrysoprases dans une chaleureuse harmonie. On peut trouver ses créations dans les plus belles boutiques de la région, et même dans quelques commerces chics de Paris, Lyon, Bruxelles, et même Genève.

Son amie Émeline possède, quant à elle, un caractère indéniablement plus trempé. Ne la voit-on pas souvent, pendant la saison, accompagner les hommes à la chasse au sanglier ? Un jour que son chien s’était gravement blessé en sautant avec une vigueur excessive dans un profond fossé, elle n’avait pas hésité alors à l’abattre elle-même d’une balle de gros calibre qu’elle lui avait virilement logée entre les deux yeux.

Ce qui devait arriver finit un jour par arriver, et ce fut par une belle après-midi d’été, car telle est la dure loi du destin. Qui séduisit l’autre ? Il est bien difficile de répondre à cette épineuse question. Toujours est-il que la belle Viviane et le non moins charmant Thierry devinrent amants, et qu’ils s’aimèrent tendrement et passionnément.

On pouvait parfois les apercevoir se promenant dans la garrigue qui entoure le village touristique des Baux accompagnés du chien du garçon, mais jamais, au grand jamais, on ne les vit se toucher, ne serait-ce que du bout des doigts. Cela se passait dans le secret de l’alcôve protégée par un épais rideau de velours située au fond de l’atelier de Thierry, aux Baux, bien loin du village de Viviane. Là, ils pouvaient donner en paix libre cours à leurs irrésistibles pulsions amoureuses, et ce dans la discrétion la plus absolue. Il advenait même que la sculpturale Viviane accorda à son amant de cœur des privautés qu’elle refusait avec la dernière énergie à son époux, comme celle de se laisser langoureusement prendre par son passage secret, par exemple, ou encore de le faire paisiblement jouir au plus profond de sa bouche.

La seule qui savait était Émeline, l’amie et confidente de toujours, puisque les deux amies se connaissaient depuis l’école maternelle, et qu’elles n’avaient jamais eu aucun secret l’une pour l’autre

Malgré ses loisirs virils, il ne pouvait pas y avoir plus fleur bleue que cette trentenaire, qui était toujours célibataire, bien qu’elle soit ardemment courtisée par bon nombre d’hommes du village, qu’ils aient été déjà mariés ou qu’ils soient encore libres.

Elle était admirative du profond et surnaturel amour que se portaient Viviane et Thierry, et elle fondait littéralement d’émotion lorsqu’il lui arrivait de les accompagner, au cours de leurs longues et paisibles promenades, dans la somptueuse et odorante campagne des Baux de Provence. Elle pensait que c’était une vraie pitié de devoir brider un si bel amour, et que ce serait une chose vraiment merveilleuse si le destin se mêlait de donner un petit coup de pouce à cette histoire afin de la faire avancer dans ce qu’elle considérait, en son for intérieur, être le bon sens, à savoir l’union sans retour de la gracieuse Viviane et du beau Thierry, et tant pis pour Aldo. Il finirait bien par en trouver une autre, celui-ci, avec sa belle gueule et tous les sous qu’il avait accumulés, grâce à sa petite entreprise qui marchait si bien !

La jolie brune, elle, n’avait aucune envie de cette sorte. Sa vie lui convenait telle qu’elle était, alors qu’elle se plaisait à se sentir confortablement lovée, entre son mari, son amant, ses enfants et ses amies, qui devenaient parfois, elles aussi, bien que ce ne soit que très occasionnellement, des amantes de passage.

Sans l’aimer plus que de raison elle appréciait beaucoup Aldo, ce descendant d’un maçon Piémontais qui était arrivé à Signes un beau soir du début du siècle et qui avait engendré une nombreuse descendance. Tous travaillaient dans le bâtiment, qu’ils soient carreleurs, plâtriers, maçons, menuisiers, peintres, et certains devinrent même des maîtres d’œuvre recherchés pour leur expertise.

Le garçon s’était rendu maître de sa virginité alors qu’elle avait dix-sept ans, dans une chambre de la très chic Auberge de Noves, à l’issue d’un fin dîner gastronomique.

Ils se connaissaient bien, car ils avaient très souvent dansé ensemble et flirté, plus ou moins longuement. Ils s’étaient ainsi déjà longuement embrassés et caressés à de nombreuses reprises. Aussi, lorsqu’ils se furent allongés sur le lit king size, dans l’intimité de leur nouveau et provisoire refuge, Aldo avait entouré la jeune fille qu’elle était encore de ses bras et il lui avait donné mille longs baisers fougueux tout en lui prodiguant les plus savoureuses et les plus enivrantes des caresses.

Celle-ci, toute émoustillée, n’avait alors pas tardé à penser : « Et si je la perdais, ce soir.  17 ans, c’est le bon âge pour ça, non ? »

Elle glissa alors avec volupté sa petite main sous la chemise du garçon et elle caressa tendrement sa poitrine légèrement velue.

— Oh, comme c’est doux, murmura-t-elle sous le coup de la tendre émotion qui la submergeait.

Aldo, pendant ce temps, avait entrepris de caresser avec passion ses longues cuisses fuselées dont la peau était si agréable au toucher.

—Toi aussi tu es super douce, ma chérie, lui dit-il à son tour d’une voix tremblotante.

Elle déboutonna ensuite très lentement la chemise du garçon.

C’est alors que la folie commença à s’emparer d’elle. Elle saisit les bords de son polo et elle le retira d’un geste preste pour apparaître en juvénile soutien-gorge à petites fleurs bleues aux yeux émerveillés de son compagnon.

Aldo commença aussitôt à s’affoler et sa main, qu’il ne contrôlait déjà plus, était déjà remontée jusqu’à la fine culotte de son amie. Il sentit alors sous ses doigts que le léger tissu de dentelle en était légèrement humide. Cela l’excita encore plus et il et se jeta sur sa compagne pour s’emparer de ses adorables petits seins afin de les masser avec jubilation, avant de se mettre à les téter amoureusement, puis à les mordiller, animé comme il l’était d’une infinie gourmandise.

La main de Viviane avait, semblait-il, elle aussi, gagné sa pleine indépendance, car elle était allée se poser, le plus naturellement du monde, sur le renflement qui venait d’apparaître sous le tissu du pantalon du garçon, juste au niveau de la braguette.

Elle avait beaucoup lu, elle avait longuement bavardé de ces choses-là avec ses amies, elle avait vu aussi de nombreux films, dont un était même pornographique. Elle savait donc exactement ce qui allait lui arriver dans les minutes qui suivraient, et qu’elle appelait ardemment de ses vœux, alors même que toutes les circonstances pour «  le faire », lui semblèrent être enfin réunies !

Elle caressa affectueusement le renflement, qui fut rapidement agité de comiques soubresauts, ce qui manqua de peu de la faire éclater de rire.

Alors Aldo se déshabilla, puis il enfila prestement un préservatif.

Viviane lui sourit d’une façon chaleureuse et elle pensa qu’il serait peut-être bon de l’encourager encore un peu.

Elle embrassa une nouvelle fois le garçon, faisant tourner avec passion et agilité sa petite langue rose autour de celle de son partenaire, puis elle défit sa jupe légère et elle fit lentement glisser le long de ses longues jambes sa jolie petite culotte, qu’elle balança à l’extrémité du lit, d’un mouvement vif et gracieux de la pointe du pied, avant de se tourner lentement, et avec une infinie volupté, sur le côté droit.

Aldo fut parfait, ce soir-là. Les fesses affriolantes autant qu’affolantes qui s’offrirent à sa vue firent encore monter son désir, qui était pourtant déjà particulièrement intense, paroxystique, même… Il ne fut néanmoins pas avare de longs et délicieux préliminaires. Après un dernier et long baiser coquin et enfiévré qu’il donna à la source du plaisir, il pénétra avec mille précautions la jeune fille puis il l’aima longuement et paisiblement, avant de finalement se libérer, et de jouir dans un long spasme qui fut accompagné d’un discret gémissement de plaisir et de satisfaction.

Viviane s’allongea sur le dos puis  elle attira le jeune homme dans ses bras.

— Je… Je crois que j’ai, mon amour…tenta-t-elle timidement de lui avouer.

— C’est pas vrai, tu as joui ?! Mais, c’est une super nouvelle, ça, oh mon tendre amour ! Tu sais que c’est rare, ça, de jouir, pour une fille, quand c’est la première fois ! Parce que c’était bien la première fois, n’est-ce pas ?

— Oui, oui, oh bien sûr que oui, mais pour qui me prends-tu, espèce de… fit-elle mine de le morigéner en martelant sa poitrine de petits coups de poing rageurs.

— Oui mon amour, j’ai joui, et j’ai même longuement, etsuperbement, joui, mais cela n’a pas été explosif, comme je pensais que ce le serait ; je suis tout simplement montée au paradis, tu sais, j’ai tout simplement quitté la Terre pour me perdre dans l’azur de ce mythique septième ciel, dont je n’étais pas tout à fait sûre qu’il existât, mais me voilà rassurée pour le restant de mes jours, maintenant

Ils étaient bien ensemble, car ils étaient unis par une intense complicité. Alors ils n’hésitèrent pas plus longtemps et ils se marièrent. Dans les années qui suivirent deux beaux enfants vinrent illuminer leur jeune foyer.

C’est ainsi qu’ils vécurent heureux pendant de longues et paisibles années.

****

En cette lumineuse matinée de printemps, il faisait un temps radieux. « Comme d’habitude, en cette saison », pensa Aldo, qui travaillait au montage d’une charpente sur un grand mas, qui avait été récemment acheté par un couple de Belges aisés, et qui était actuellement en cours de rénovation, quand un coup de feu claqua dans les collines. Ce fut un BANG sec et bref, mais qui résonna et fit longtemps vibrer l’air entre les rochers, et qui serpenta parmi les bois et les ravines.

Le menuisier s’effondra, car sa belle gueule venait d’être définitivement réduite en une bouillie sanglante.

Alerté, le jeune commissaire Mathias Polvérino, qui était basé en Arles, fut rapidement sur les lieux.

Le corps atrocement supplicié du malheureux fut transporté à l’institut médico-légal d’Avignon aux fins d’autopsie.

Le légiste avait extrait la balle responsable de la mort du menuisier. C’était une de ces munitions pour carabine Remington 280 à lunette utilisée pour la chasse au sanglier. Avec ce type d’arme on avait clairement souhaité ne laisser aucune chance d’en réchapper à la victime.

Ce genre de fusil, qui était extrêmement courant dans cette région où les chasseurs étaient si nombreux, ne serait certainement pas des plus faciles à identifier.

Viviane était effondrée et elle versa toutes les larmes de son corps dans les bras qu’elle trouva comme d’habitude grand ouverts de son amie Émeline.

Celle-ci, qui semblait si forte, resta imperturbable face à ce drame épouvantable qui venait de frapper sa meilleure amie. Elle chercha néanmoins à la consoler du mieux qu’elle put.

— C’est effroyable, c’est sûr, mais songe que par bonheur il te reste Thierry, ma petite chérie, pense un peu à lui, s’il te plaît. Ce qui t’arrive est affligeant, je te le concède volontiers, mais considère que maintenant plus rien ne peut s’opposer à votre si bel amour. Ressaisis-toi, s’il te plaît, et essaie donc de voir le bon côté des choses, bon sang, et secoue-toi! Et pense aussi à tes enfants, car, que tu le croies ou non, que tu en aies envie  ou non, la vie va continuer…

Le commissaire Polvérino, quant à lui, était plongé dans la plus intense perplexité.

Comment diable allait-il s’y prendre pour mettre la main sur cet assassin qui semblait protégé par l’invisibilité, car absolument aucun indice ne pouvait lui indiquer la direction à suivre pour remonter jusqu’au coupable.      Un juge d’instruction fut diligenté afin de prendre en charge cette enquête, qui s’annonçait si difficile.

Les cigales continuèrent à chanter avec allégresse, et le soleil à briller, toujours avec la même arrogante intensité tandis que les touristes étaient toujours aussi nombreux autour du Moulin de Daudet, mais une famille jusque là heureuse et sans histoires se trouvait plongée dans le deuil et le plus noir des désespoirs.

Toutes les hypothèses furent envisagées. Toute la journée on éplucha les comptes d’Aldo, et aussi ceux de Viviane, puis on interrogea les voisins, le garde-champêtre, les commerçants, les chasseurs, et aussi les cinq employés du menuisier, mais ce fut sans le moindre succès.

« Un client qui aurait été mécontent, ça existe, bien sûr, comme dans tous les commerces, mais au point de le tuer, non, là je ne vois vraiment pas. » affirma un des jeunes employés du prospère menuisier.

On était même allé jusqu’à fouiller avec soin les nombreuses caravanes du camping, toujours à la recherche de cet hypothétique fusil, car, bien entendu, ce ne pouvait être qu’un individu étranger au pays qui avait fait le coup.

Au bistrot « Chez Zézé », pendant ce temps, les conversations allèrent bon train.

Une carabine pour la chasse au sanglier ? Mais ! N’était-il pas de notoriété publique que la sulfureuse Émeline en possédait une, bien entretenue et en parfait état de marche, de surcroit, si on considérait le nombre incroyable de ces grosses bestioles qu’elle avait gaillardement descendues la saison précédente, avec son dangereux jouet!

Et il était aussi de notoriété publique qu’elle ne portait pas le menuisier dans son cœur, sans que l’on sache très bien pourquoi, d’ailleurs. Alors, de là à voir en elle ce meurtrier aussi discret qu’insaisissable, il n’y avait qu’un pas à faire, et il fut rapidement fait.

Gaspard Donadieu, l’imposant fabricant d’huile d’olive de la plaine, vola sans hésiter au secours de la belle accusée.

— Ce matin, à l’heure du meurtre, elle était chez moi, je vous dis, bande d’abrutis, elle me remettait mon courrier, les recommandés, comme d’habitude, quoi, alors, j’en mettrais sans crainte ma main à couper, je suis certain qu’elle est innocente, cette petite. C’est pourtant vrai que vous badez tous après elle comme des puceaux énamourés, mais comme vous savez que vous ne l’aurez jamais, vous préféreriez bien sûr la savoir en prison, à croupir pendant des années, c’est çà, où je me trompe, ajouta-t-il dans un tonitruant éclat de rire qui clôtura efficacement et bien heureusement cette sordide conversation.

Rien d’essentiel ne se produisit jusqu’au soir même de cette éprouvante journée, qui vit Robert Santoux, un type basique et un peu frustre, qui avait la réputation d’être un abruti de tout premier ordre, venir frapper avec insistance à la porte d’Émeline.

Celle-ci lui ouvrit la porte en grand tout en lui adressant un petit sourire curieusement fuyant.

— Ca y est, c’est fait, s’exclama-t-il d’une voix joyeuse. Alors, voilà, je viens chercher ma petite récompense, comme c’était prévu, quoi !

— Entre, Robert, je t’en prie, l’encouragea d’une œillade la belle factrice.

Elle fit asseoir son visiteur dans un vieux fauteuil en cuir fauve et elle lui servit sans tarder un bon verre de pastis, une généreuse momie, bien tassée, dans un verre à bière!

La jolie rousse, qui n’était vêtue que d’une petite robe particulièrement sexye passa ensuite dans la salle de bains : « tu m’excuses une seconde, mon beau », lui avait-elle simplement dit. Elle fit couler l’eau quelques instants et elle en ressortit presque aussitôt. A la seule différence qu’elle était maintenant entièrement nue, mais une de ses mains, la gauche, resta pudiquement posée en conque sur son sexe, et ce fut peut-être pour tenter d’en masquer l’insolente et affolante incandescence.

Puis elle se dirigea à petits pas vers la fenêtre, dont elle tira soigneusement les rideaux d’un geste sec et nerveux.

Robert la regarda passer sous ses yeux et il ne put pas se retenir de lui donner une petite tape amicale sur la fesse droite.

Elle revint ensuite d’un pas chaloupé vers le canapé en traînant un peu des pieds et elle s’y allongea lascivement sur le dos. Elle entrouvrit alors ses jambes avec une indicible langueur puis elle dit du bout de ses gracieuses, mais un peu boudeuses, lèvres roses, à son visiteur :

— Une chose promise est une chose sacrée, c’est une chose due, m’a sans cesse répété ma pauvre mère alors que je n’étais encore qu’une petite fille sage, alors, ainsi que je te l’ai promis je suis à toi, mon gros ! Tu peux donc te servir, et surtout, je t’en supplie, profite, régale-toi bien, et éclate-toi un max, parce qu’on ne sait jamais ce que cette chienne de vie nous réserve, tu sais ; demain, ou même aujourd’hui, on pourrait tout aussi bien se retrouver morts, nous aussi,  et alors, c’en serait fini et bien fini, de ces petits plaisirs de la vie !

Robert avait les yeux qui semblaient vouloir à tout prix quitter leurs orbites.

Il ôta rapidement ses chaussures, puis il se débarrassa de ses chaussettes négligées, puis de son treillis, et enfin de son slip douteux, puis il s’allongea lourdement sur Émeline, après qu’elle lui eut fermement refusé la petite fellation qu’il lui avait pourtant gentiment demandée, afin de le mettre en condition.

Puis il la pénétra plutôt brutalement. Il suait à grosses gouttes et il la regardait intensément, avec des yeux fous, pendant qu’il lui faisait l’amour sans la moindre douceur, avec bestialité, même.

Lorsqu’il se fut enfin soulagé dans un détestable grognement il lui annonça :

— Je reviendrai, et je reviendrai même tous les jours, ma petite chérie. Parce que c’est vraiment trop bon, de te faire l’amour comme ça, librement. Et surtout parce que ça le vaut bien, non ? Pour ce beau travail que je t’ai fait, propre, nickel, et surtout sans bavures.

La jeune femme fit langoureusement papillonner ses cils puis elle lui adressa un étrange sourire de vampire tout en glissant  sa main sous le canapé afin d’en extraire discrètement un large couteau de cuisine qu’elle planta sauvagement, à trois reprises, tout en poussant des cris rauques, dans le dos de l’homme, qui s’affala aussitôt sur elle.

« Bien sûr que non, mon gros balourd. Tu ne reviendras pas, jamais, oh que non, jamais, au grand jamais! »

Elle s’efforça de respirer calmement, puis elle dégagea lentement le corps inerte de Robert. Ensuite elle se leva pour aller tranquillement rincer avec soin le verre qui était encore posé sur la table puis elle se dirigea d’un pas tranquille vers le téléphone. Et elle appela la mairie.

— Venez vite, s’il vous plaît, c’est grave, je viens de tuer quelqu’un, il y a un mort chez moi, je vous dis, alors, magnez-vous un peu le cul, s’il vous plaît !

Le garde-champêtre fut là dans l’heure et il appela aussitôt le commissaire Polvérino.

Ce dernier arriva promptement.

«  Que se passe-t-il encore, ici », demanda-t-il en arrivant chez la belle factrice.

« Ah, Fontvieille, Fontvieille ! Vous avez décidé d’avoir ma peau, vous autres, dans ce fichu patelin, ou quoi, alors, que se passe-t-il encore, ici? »

Ce fut Bernard, le garde-champêtre, qui prit la parole :

«  Voilà, monsieur le commissaire, madame, ici présente, venait de sortir de sa douche quand le sieur Robert Santoux, le mort, dit-il en désignant de son index tendu vers le sol le cadavre sanglant qui y gisait, a pénétré dans sa maison, qu’elle avait sans doute mal fermée, puis il s’est jeté sur elle en hurlant de terribles insanités, et il l’a sauvagement violée.

— Est-ce bien ainsi que cela s’est passé, madame », demanda Mathias, qui, lui, sembla particulièrement incrédule?

— Oh oui, et je peux même vous dire qu’il avait l’air d’un fou furieux, et que j’ai eu la peur de ma vie ! Les yeux lui sortaient littéralement de la tête, monsieur le commissaire ! Pour moi, il avait dû boire un coup de trop avec ses copains, au café, avant de venir. D’ailleurs, il pue encore le pastis, tenez, sentez-le. Quel malheur, lui qui était si aimable, et si gentil, d’habitude. Oh mon Dieu, l’alcool, les ravages que ça peur faire, cette saloperie !

Pour les nécessités de l’enquête, on perquisitionna chez Robert Santoux. A leur grande surprise, les enquêteurs découvrirent, bien cachée dans le garage, derrière de vieux cartons usagés, une carabine Remington 280 à lunette. Après examen, il s’avéra que c’était bien l’arme qui avait servi à abattre Aldo Sébastiani.

Il y avait bien sûr une explication des plus simples à cette surprenante découverte, comme c’est souvent le cas, dans les affaires qui nous semblent les plus inextricables. Alors la voici, parce que je n’ai vraiment pas le cœur à vous faire attendre plus longtemps.

Il se trouve qu’Émeline, cette incorrigible fleur bleue, en avait eu plus qu’assez d’attendre le petit coup de pouce du destin qui permettrait à son amie de s’unir pour la vie à son amant de cœur. Elle avait alors pensé qu’il relevait de son devoir de meilleure amie se sacrifier pour elle. Elle était donc allée trouver Robert, son soupirant le plus assidu, mais pas le plus intelligent, et lui avait déclaré, tout en lui adressant un sourire des plus enjôleurs :

— Tu as gagné, mon beau Robert, parce que figure-toi que j’ai finalement décidé de me donner à toi.

Robert en avait immédiatement perdu la boule.

— C’est pas vrai ? Oh ma puce, oh ma chérie, mon amour !

— Seulement, j’aimerais que tu me rendes un petit service avant de t’offrir ce corps que tu désires tant, et depuis si longtemps !

— Demande-moi tout ce que tu voudras, ma petite chérie.

— Tout ?

— Absolument tout. Je serais même prêt à tuer, si tu me le demandais.

— Vraiment ?

— Oh que oui, vraiment. Oh, ma chérie, je t’aime tant, si tu savais !

— Alors, j’aimerais beaucoup que tu me débarrasses d’Aldo Sébastiani. Ce gros nullard, ce balourd, qui me fait une cour de tous les diables, figure-toi, en cachette de sa femme, bien sûr, et ça me gonfle, tu peux pas savoir comment ça me gonfle…. Il m’emmerde trop, en fait. Je n’en dors quasiment plus, et ma beauté, cette fragile fleur sauvage, que tu sembles tant apprécier, va finir par s’étioler, c’est sûr.

— Considère que c’est comme si c’était fait, lâcha l’homme dans un souffle.

— Alors tout est parfait, dans ce cas. Reviens me voir seulement quand tout sera réglé, mon chéri, mais pas avant, n’est-ce pas ?

Elle se méfiait de Robert. Une fois ne lui suffirait certainement pas, à celui-là, avec son trop-plein de testostérone !

Aussi n’avait-elle pas hésité une seconde avant de prendre toutes les précautions afin de l’accueillir en fanfare. Les amours de Viviane et Thierry ne méritaient-ils pas un petit sacrifice…

Car c’est bien l’amour qui gouverne le monde, non ?

Ainsi le mot de la fin devait lui revenir, et subséquemment la morale, une fois de plus, serait sauve.

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Ce n’est pas mon genre. Jean-Paul Dominici 01/2017

 

 

 

 

Jean-Paul Dominici 

Ce n’est pas mon genre !

 

éditions les trois clefs

collection Thrillers

couverture : Gerrymages /Pixabay

Je m’appelle Anne, et d’après ce que je peux entendre autour de moi, j’aurais toujours étée, et ce depuis ma plus tendre enfance, une jolie petite fille, une agréable et gentille brunette aux formes androgynes, même si j’ai peut-être été un peu trop tapageuse, J’étais, il est vrai, une de ces sales gamines qui adorent se fritter avec les petits mecs, à commencer par celui que j’avais en permanence sous la main, à savoir Hugo, qui à le malheur d’être mon frère jumeau, mais j’ai aussi été une fille qui a toujours su se montrer d’une tendresse exemplaire avec ses copines. Toute petite, je travaillais assez bien à l’école, mais sans faire de miracles, toutefois. La matière dans laquelle j’excellais, c’était les travaux manuels, le découpage, le modelage, les cubes, puis les jeux de construction, quand j’ai fait ma maternelle. Plus tard, mes préférences iront tout naturellement aux sciences naturelles, au dessin et à la musique.

A partir de l’âge de douze ans je me suis mise à grandir à vitesse accélérée. Mon visage poupin s’affina tandis que les aimables contours d’une petite poitrine commencèrent à se dessiner.

C’est à cette époque que j’ai commencé à délaisser mes poupées pour aller affronter les garçons sur le terrain de foot, un jeu que j’adorais et pour lequel je fis preuve de dons stupéfiants, dribblant, courant et shootant comme une aliénée.

C’est à l’issue d’un match, alors que je prenais sa douche, qu’un léger écoulement de sang suinta de mon ventre pour dévaler le long de ma cuisse.

Sur le coup je ne dis rien à personne mais j’évoquai ce curieux phénomène avec sa mère, une fois rentrée chez à la maison. Nous habitions à l’époque un charmant pavillon abrité sous les saules pleureurs, près de la rivière, c’était un cours d’eau tranquille très prisé des pêcheurs du dimanche, ceux qui ne pêchent que les petits poissons blancs, et sur lequel nageaient paisiblement de nombreux canards et tout autant de foulques noirs à tête blanche.

— Oh ma petite chérie, mais, ce n’est rien, ce n’est absolument rien, je t’assure, me dit-elle avec pédagogie, d’une voix qui se voulut rassérénante ; ce petit écoulement de sang, ça s’appelle les règles, et il va falloir que tu t’y habitues, parce que ça se reproduira tous les 28 jours, exactement. C’est le mois lunaire ! C’est parce que bientôt tu ne seras plus une petite fille, parce que tu vas devenir une petite femme, à partir d’aujourd’hui.

Le phénomène se reproduisit, en effet, mais pas tous les 28 jours, comme me l’avait imprudemment annoncé ma mère, mais il se reproduisit selon un rythme qui fut beaucoup plus aléatoire.

Vers l’âge de seize ans, je commençai à sortir seule. J’adorais danser, que ce soit dans les bras d’un garçon, ou, mieux encore, dans ceux d’une fille, parce que, à choisir, je préférais ceux des filles, je m’y sentais plus au chaud, mais surtout, je m’y sentais inexplicablement plus en sécurité.

A force de me frotter à la gent féminine, parmi tout ce qui porte petite culotte et charmant soutien-gorge, ce qui devait arriver finit bien entendu par arriver, et même assez vite. De papouilles en caresses plus ou moins osées, j’en vins rapidement à échanger, avec les plus chaudes parmi mes jolies copines, mes premiers bisous, qui furent de chastes et innocents bisous au début, mais qui virèrent rapidement en délicieux baisers francs, à l’occasion desquels je pris un immense plaisir à avancer ma langue à la rencontre de celles de mes petites amies pour l’entortiller longuement et voluptueusement à la leur.

Je ne fus pas longtemps fidèle à Stéphanie, qui fut mon premier flirt, mais au contraire je multipliai les aventures.

Ainsi je me sentis rapidement beaucoup proche des filles que des garçons, même si je trouvais que certains d’entre eux étaient franchement mignons, pour ne pas dire craquants. Ainsi, c’est tout naturellement que ma première relation sensuelle et sexuelle eut lieu avec une charmante demoiselle. Elle venait d’avoir dix-sept ans. La jolie nymphette qui m’a initiée à ces nouveaux jeux fut suivie de nombreuses autres. Je pris beaucoup de plaisir à ces chaleureux ébats, que je voulus garder secrets, car mes parents semblaient s’inquiéter de ne me voir fréquenter que des filles. Un jour, en effet, ma mère ne m’avait-elle pas dit :

« J’espère que tu ne vas pas virer lesbienne, ma fille, parce que moi, vois-tu, j’aimerais beaucoup que vous nous fassiez des petits enfants, ton frère et toi, beaucoup d’insupportables loupiots, tels que vous l’avez été, mais ce fut pour notre plus grand bonheur !

A force de faire l’amour avec mes amies, je pris conscience de faits auxquels je n’avais jusqu’à présent accordé aucune importance. Mes seins, par exemple, s’ils étaient joliment dessinés, oui, je les ai toujours trouvés particulièrement mignons, étaient quand même sensiblement plus petits que la moyenne. Mes hanches, elles aussi, étaient moins larges. Mais la différence la plus importante résidait dans la taille de mon clitoris. Loin d’être petit, mignon et discret comme ceux de mes amies, ces adorables boutons de rose que j’adorais suçoter, interminablement et lascivement, le mien était franchement plus épanoui, voire simplement conquérant. Il ressemblait un peu à la zézette de mon frère, mais en plus petit, quand même, et les testicules en moins ! Sa taille devenait même impressionnante quand il était amoureusement sollicité par la petite langue agile, ou par les doigts délicieusement fripons de mes peu farouches partenaires.

Je sortais régulièrement pour aller danser en discothèque. Un vendredi soir je tombai sur Maxime, un de mes camarades du lycée. Nous nous connaissions bien, et nous nous appréciions, aussi les manœuvres d’approche de ce charmant garçon brun aux cheveux bouclés, qui était alors âgé de dix-huit ans bien sonnés, aboutirent rapidement. Après avoir dansé quelques slows avec lui il prit ma bouche en douceur, et il m’embrassa fougueusement, et même passionnément, un peu comme s’il s’était soudain senti tomber follement amoureux de moi.

Lorsque nous nous quittâmes, vers une heure du matin, il me dit, en me prenant la main : « Est-ce ça te dirait de venir avec moi à la mer dimanche, mon père est d’accord pour me prêter sa voiture, c’est très sympa, parce que c’est loin d’être une guimbarde. Mais il en prend le plus grand soin, alors il va falloir que je fasse gaffe !

— Pourquoi pas, où voudrais-tu aller ?

— Oh pas très loin, juste à Cabourg, parce que je n’ai pas encore l’habitude de conduire sur de longues distances, je viens juste d’avoir mon permis, tu sais.

— Cabourg, je n’y suis jamais allée, et il paraît que c’est très sympa, alors oui, c’est OK, tu peux m’embarquer dans l’aventure.

Le dimanche matin, Maxime vint me chercher, moi, sa nouvelle conquête aux cheveux longs et aux petits nichons, pour m’emmener à la mer, et je trouvai cet instant très chouette !

Cette journée de fin juin était idéale pour une sortie en amoureux, car il n’y avait pas trop de monde sur la route, et le temps était resplendissant. Le soleil brillait furieusement et aucun nuage ne venait maculer le ciel, qui resta toute la journée d’un bleu irrésistible.

Et cette nouvelle relation me changeait agréablement de mes habituelles fréquentations féminines.

Ce n’est pas que j’en avais mare des filles, mais j’avais vraiment envie de goûter à autre chose, de passer de la pourtant savoureuse salade de clitoris, à quelque chose de plus consistant, si vous voyez ce que je veux dire… Et, pour ne rien gâcher, je trouvai en Maxime un garçon plutôt charmant, attentionné, et surtout quelqu’un de formidablement intéressant !

Passionné comme il l’était de littérature contemporaine et d’astronomie, sa conversation était par conséquent aussi riche que variée.

Après cette tendre escapade, au cours de laquelle nous avions copieusement flirté, nous prîmes l’habitude de sortir régulièrement ensemble et, du coup, je voyais moins mes copines. Charlotte m’en a même fait la remarque, et elle en eut même l’air un peu fâchée. Bien heureusement, je ne lui avais pas parlé de ma relation avec le beau Maxime, me satisfaisant d’évoquer un surcroît de travail scolaire, des révisions, en maths et en chimie, qui était la matière où j’étais la plus faible, tant il est vrai que je me sens, aujourd’hui encore, plus l’âme d’une artiste que celle d’une ingénieure !

Je ne se sentais pas encore amoureuse de lui mais j’appréciais la solidité et le charme de ce compagnon, ce qui eut aussi pour mérite de rassurer définitivement ma mère sur mon orientation sexuelle, et dès lors elle commença à se voir vieillissante en train de faire des confitures pour une ribambelle d’adorables et turbulents marmots.

Un jour, bien sûr, à force d’insister, de baiser en baiser, de flirt poussé en flirt poussé, et après qu’il m’ait gentiment, mais résolument, mise à poil, je se retrouvai au creux d’un lit avec lui.

Ce fut une folle et douce après-midi au cours de laquelle, après avoir copieusement chahuté, nous nous sommes tout aussi copieusement et longuement embrassés, et même amoureusement caressés sur tout  le corps, de la racine des cheveux à l’extrémité des orteils, en passant par les bras, les épaules, le cou ; le torse et les seins, les jambes, le ventre et les fesses. Puis, lorsque nous parvînmes tous deux au summum de l’excitation et que nous commencions, lui comme moi, à ne plus en pouvoir, Maxime enfila sagement un préservatif avant de m’écarter doucement les jambes et, après m’avoir de nouveau longuement caressée et délicieusement embrassée, il me pénétra avec beaucoup de douceur. Je n’ai ainsi pas eu l’impression qu’il n’explosait la foune à la dynamite, comme cela a été le cas pour quelques unes de mes copines, mais au contraire qu’un long et sympathique serpent de mer s’y faufilait avec infiniment de douceur, et ce fut pour moi mieux qu’une sympathique découverte, ce fut une véritable révélation !

Il me fit ensuite longuement et paisiblement l’amour.

Il sembla y prendre beaucoup de plaisir, mais pour moi, cela fut un peu différent.

Si j’appréciai bien sûr le doux martèlement du ventre du garçon contre le mien, je fus néanmoins un peu gênée par une douleur diffuse que je ressentis au niveau de mon vagin. Ce fut un peu comme si un jardinier m’avait binée de l’intérieur.

Cette sensation désagréable m’avait un peu gâché le plaisir de faire enfin l’amour comme une vraie fille, aussi il était hors de question que je reproduise cette expérience sans avoir entrepris au préalable les actions nécessaires pour y porter remède.

Lassée de devoir me refuser à mon compagnon, qui me sembla, pour sa part, avoir pleinement apprécié ce rapport, au point de souhaiter en avoir un autre au plus tôt, je pris rendez-vous avec un gynécologue.

Je dois faire de la sécheresse vaginale, ou avoir une mycose, pensai-je, tout ça se soigne sans problème, il n’y a même pas à hésiter.

Le médecin, qui était une femme d’une quarantaine d’années, fit preuve de professionnalisme et elle m’accorda tout le temps qu’elle jugea nécessaire pour m’examiner soigneusement.

– Bonne nouvelle, me dit-elle après m’avoir examinée sous toutes les coutures, vous n’avez pas de mycose, je ne cois pas la moindre trace d’un problème de ce côté-là, et vos sécrétions, elles aussi, me semblent tout à fait satisfaisantes. En d’autres termes, vous mouillez suffisamment pour assurer une lubrification correcte de votre vagin pendant les rapports sexuels.

Vous avez un frère jumeau, m’avez-vous dit, un faux jumeau, forcément.

— Oui, bien sûr, forcément, parce que nous sommes dizygotes. Nés de deux spermatozoïdes, m’a expliqué maman, et de deux ovules, aussi.

— En fait je crois voir d’où viennent vos problèmes lors des rapports, votre vagin est simplement très étroit, et il aurait même tendance à se refermer, par endroits. Alors soyez rassurée, cela devrait s’arranger avec le temps, et avec la pratique, si j’ose dire ! Alors allez-y, mademoiselle, faites l’amour, faites-le bien, longtemps et paisiblement, et surtout faites-le le plus souvent possible !

Bien, bien…écoutez, je vais quand même vous prescrire un petit examen de laboratoire, juste pour éclaircir certains points, et surtout pour confirmer mes hypothèses.

Je quittai le cabinet rassurée, car par bonheur je n’étais pas plus malade que ça. Ça fait toujours du bien d’appendre une si bonne nouvelle ! J’appellerai Maxime dès que je serai rentrée, méditai-je gaiement. Maintenant que je sais ce qu’il me faut et qu’il me suffit de faire pour me soigner, je vais me soigner, ça, vous pouvez me croire…

Il faisait beau sur ma petite ville de la grande banlieue, les oiseaux gazouillaient dans les arbres, le soleil brillait, les fleurs des plates-bandes sentaient bon, bref, la vie était merveilleusement belle !

Dans la semaine je me rendis au laboratoire pour faire mon examen, bien que je ne sache pas exactement de quel genre d’examen il s’agissait.

— C’est pour établir votre caryotype, me dit l’infirmière qui me fit la prise de sang, afin de connaître votre patrimoine génétique. Vous avez des problèmes, de ce côté-là ?

— Je ne pense pas, non !

Je ne fus donc pas beaucoup plus avancée. Je me précipitai chez Maxime, je l’embrassai avec fougue, et cette fois c’est moi qui lui demandai de me faire l’amour.

Je me détendis au maximum afin de favoriser la pénétration et cette fois je n’eus pas trop mal, un petit peu, quand même, mais cela avait quand même été beaucoup plus agréable que la première fois.

— Youpiii… jubilai-je, me voilà sur la bonne voie. C’est la première fois que je suis une prescription médicale qui me soit aussi agréable.

 

Quelques jours plus tard j’allai récupérer ses résultats et je pris rendez-vous avec ma gynéco.

Le médecin décacheta l’enveloppe, elle en sortit trois feuillets et les lut avec une grande attention.

Son regard scrutateur se posa alors sur moi, et elle sembla dès lors me disséquer de la tête aux pieds. Elle planta ses beaux yeux bleus dans les miens pour me dire :

— C’est bien ce que je pensais, mademoiselle, tout s’éclaire, maintenant. J’ai enfin compris d’où viennent vos petits problèmes.

— Ah oui ! Je pensais…mais, qu’est-ce que j’ai, alors ?

— Vous n’avez absolument rien, Anne, ça je peux vous le confirmer, maintenant, mais par contre, ce qu’il y a, c’est que vous possédez un caryotype 46, XX !

Je l’ai alors regardée intensément, avec de grands yeux ronds, un peu comme si elle venait de m’annoncer que j’avais le cœur à droite ! :

— 46 XX !? Ah oui, et alors ?

— Alors, cela signifie, excusez-moi de vous le dire aussi crûment, mademoiselle, cela signifie que vous n’êtes pas vraiment une femme, même si vous en avez tous les attributs, et qui sont fort mignons, d’ailleurs ! ajouta-t-elle en jetant un regard furtif, mais qui me sembla passionnément intéressé, vers mes adorables petits lolos.

— Pas une femme, je serais quoi, alors, un homme?

D’un seul coup, tout s’éclairait dans ma tête, cela expliquait le goût immodéré pour les jolies jeunes filles qui m’avait poursuivi pendant toute mon adolescence !

— Pas plus, laissa tomber cruellement le médecin.

La panique s’empara de moi, alors je hurlai:

— Comment ça, pas plus. Je serais quoi, alors, une truie, une chèvre, ou une loutre?

C’est alors que le médecin me sourit amicalement en me disant :

— Non, non, rassurez-vous…

— Rassurez-vous, rassurez-vous, ça fait deux semaines que vous me serinez ça, et voilà que vous me dites maintenant que…

— Et je vous le redis, mademoiselle, rassurez-vous, et surtout calmez-vous, vous n’êtes rien de tout ça, vous êtes bien un être humain, il n’y a aucun doute à ce sujet, mais vous êtes un être humain d’un genre un peu particulier, d’un genre différent, il est vrai.

— Différent ? Vous voulez dire : je serais une sorte de handicapée ?

— Handicapée ? Mais, vous n’êtes pas le moins du monde handicapée, Anne, vous vous portez à merveille, mais êtes juste une sorte… d’hermaphrodite !

— Un hermaphrodite, mais, comment est-ce possible, il n’y a jamais rien eu de tel dans ma famille.

— C’est sans doute une conséquence de votre gémellité, voyez-vous, vous avez longuement baigné dans les androgènes de votre frère quand vous étiez dans l’utérus de votre mère. Mais je vois, d’après votre numéro de sécurité sociale, que vous êtes née à l’étranger. Où êtes-vous née, exactement ?

— A Lomé, au Togo. Mon père était directeur d’une cimenterie, là-bas.

— Ceci explique pour quelle raison vous n’avez pas été diagnostiquée à la naissance. Si vous étiez née en France, vous auriez reçu un traitement hormonal de substitution depuis votre naissance.

— Et il serait trop tard, maintenant ?

— Je le crains, mais rassurez-vous, de nombreux inter-sexes, comme nous les appelons aujourd’hui, mènent une vie tout à fait normale. Je vais vous signaler quelques associations qui les, qui vous, représentent.

— Ah ! Parce qu’en plus nous sommes nombreux ?

— Nombreux, ce n’est pas exactement le terme qui convient, je vous l’accorde, mais vous êtes quelques milliers, quand même…

— Et, et, est-ce que je pourrai avoir des enfants ?

Elle me sourit aimablement pour me dire :

— Sans aucun problème, Anne, à condition que vous suiviez scrupuleusement mon conseil.

— Votre conseil, mais, quel conseil ?

Le médecin éclata de rire :

— Oui, vous vous souvenez, ce que je vous ai conseillé la dernière fois, faites l’amour, et faites-le même le plus souvent et le plus longuement possible !

— Oh, chouette, c’est Maxime qui va être content !

— Pourquoi, vous n’allez pas l’être, vous ?

— Si, si, moi aussi, bien sûr que oui, mon Dieu, ce que ma vie va être belle !

 

Publié dans Les nouveautés, Nouvelles de Jean-Paul Dominici | Commentaires fermés sur Ce n’est pas mon genre. Jean-Paul Dominici 01/2017

Les journées au grand air. Jean-Paul Dominici mars 2017

Jean-Paul Dominici

 

Les journées au grand air

 éditions les trois clefs

collection Thrillers

photo de couverture : ATlliot/Pixabay

Bon sang ! Il était plus que temps que ce satané hiver se termine, pour que je puisse enfin me livrer à mon activité favorite. Aujourd’hui le temps est encore mitigé ; il fait un peu frais, tandis que quelques nuages gris se meuvent dans les cieux en une lente procession, poussés par un petit vent d’Est, mais je vais quand même tenter de taquiner mon poisson préféré, qui est le Black-bass…

Après avoir garé ma petite Citroën DS3 sur l’herbe tendre du parking, j’ai marché une bonne demi-heure dans les bruyères et dans les fougères, ma super canne Garbolino bien calée sur l’épaule, tandis que ma boite à matériel pendant au bout de mon petit bras musclé, alors que le soleil se levait à peine. Ainsi je viens juste d’arriver sur ce vaste étang, au-dessus duquel planent de légères nappes de brume, ce qui lui confère l’aspect mystérieux et envoûtant d’une sympathique « mare au diable ». C’est un étang que je ne connais pas encore, car il n’est ouvert à la pêche que depuis quelques semaines.  Alors je ne sais pas trop ce qu’il y a là dedans, cela va être l’occasion de le tester, bien sûr.

De toute façon, je peux vous dire que je suis très bien, ici, au grand air, après avoir passé toute la semaine enfermée au bureau, avachie comme une grosse vache molle entre mon super ordinateur et mon téléphone méga-sophistiqué.

L’eau est foncée, et le ciel est un peu nuageux, ce qui me pousse à choisir un leurre souple de couleur claire. Les rives de l’étang sont densément peuplées d’un grand nombre d’arbres de toutes tailles et espèces, des frênes, des bouleaux, des peupliers, ainsi que quelques saules majestueux se disputent l’espace disponible. Je laisse s’envoler le héron qui semblait monter la garde au bord de l’eau et je commence à lancer délicatement ma ligne sous les branches, je fais quelques passages rapides puis, un peu plus lents. Mais cela ne donne pas grand-chose ! Je ne reste pas plus de cinq minutes par poste avant de me décaler. Soudain, je remarque un peu d’activité, à quelques mètres de moi, c’est un Black-bass, me semble-t-il, qui vient de fondre sur je ne sais quoi, alors je me dirige immédiatement sur lui et je passe mon leurre au dessus de la bête.

– FFiissshhh , fait ma ligne, il a mordu, et un Black ! Un ! Il n’est pas très gros, mais ça me fait quand même immensément plaisir.

Alors je continue. Au bout d’une demi-heure, j’ai déjà parcouru un bon quart de l’étang. Je décide alors de changer de tactique, et cette fois je mets au bout de ma ligne un poisson nageur plongeant. Je lance au loin et je laisse couler mon leurre, parce que je souhaite connaître la profondeur de cette eau. Je tente maintenant ma chance dans plusieurs niveaux d’eau. Il n’y a rien au fond, rien entre deux eaux, en fait c’est en surface que ça tape. Hourra ! Un deuxième Black-bass vient de se faire prendre à mon hameçon, et il est un peu plus gros, cette fois. Il ne me paraît pas si mal, finalement, ce nouvel étang. Je poursuis avec allégresse ma partie de pêche. J’arrive bientôt à mi-parcours, cette bordure du plan d’eau me permet de lancer contre les rives de la petite île qui s’étale en son milieu. Il y a des branches immergées, et des branches au ras de l’eau, ainsi il me semble que c’est vraiment l’endroit idéal !          Au premier lancer : fiiish !   Et au deuxième lancer, encore fiiish !          – Fiiish, fiiish, fiish…Mais, c’est de la folie douce : car en à peine trente minutes, j’ai sorti pas moins que cinq beaux poissons !

Mon Dieu ce que je peux me régaler, en fait je m’éclate comme une petite folle ! Et dire que je suis toute seule, ici !

Cette saison commence vraiment très, très bien, pourtant les eaux ne sont pas encore super chaudes. En fait, je pense que ces poissons, qui ont certainement été lâchés récemment, ne sont pas encore habitués aux leurres. C’est très important, ça, le choix du bon leurre, vous savez, car il faut qu’il soit suffisamment affriolant et appétissant pour exciter le poiscaille, mobile et mordoré, virevoltant, et surtout, follement intrigant ! Je finis tranquillement mon tour d’étang, manifestement il n’est pas encore très connu car je suis toujours le seul pêcheur sur place, et je viens de passer deux heures sans apercevoir le moindre quidam! Ce n’est pas plus mal, non que je déteste bavarder avec les collègues, mais je trouve parfois un peu fatigant d’avoir à leur expliquer comment et pourquoi une jolie jeune fille comme moi s’est prise de passion pour la pêche au carnassier.

Ce soir, après avoir passé une journée au grand air, je n’aurai ainsi aucun scrupule à accompagner les copines en boite, pour danser, fumer et picoler comme des malades ! Deux ans que je suis seule, depuis que j’ai plaqué mon dernier Julot, alors il serait peut-être temps que je me trouve un nouveau compagnon, un type sympa, drôle, mignon, un mec bourré de qualités, quoi, avec qui sortir, aller au resto, au ciné, et surtout, baiser, baiser comme des malades, comme des bêtes assoiffées de sexe et de câlins !

Nous avons mis nos plus belles robes, nous nous sommes soigneusement maquillées, et nous avons tranquillement pris la route de notre discothèque préférée. Nous avons garé la voiture sur le parking et nous nous sommes dirigées en chaloupant sur nos hauts talons vers l’entrée de l’antre. Après avoir réglé le prix demandé, nous nous sommes avancées dans un tunnel obscur qui a rapidement débouché sur la vaste salle, éclairée à giorno par de nombreux spots multicolores, des boules à facettes tournoyantes, et les enivrants tourbillons des stroboscopes.

Les copines et moi, vous savez, nous n’avons pas pour habitude de faire tapisserie, aussi nous nous sommes rapidement élancées sur la piste afin de nous mêler le plus intimement possible au chœur battant de tous ces danseurs et danseuses déchaînés.

Cette ambiance survoltée me change énormément du calme profond dans lequel ma journée a baigné, et j’en suis toute étourdie. Tout près de moi se démenaient quatre garçons sympathiques qui dansaient comme des dieux. Ils avaient l’air de bien s’amuser, ce qui ne les empêchait pas de jeter de fréquents coups d’œil dans notre direction.

Lorsque la musique se calma je fus toute étonnée que le DJ nous envoie un slow. J’avais presque oublié le rythme doux et lancinant de cette musique, tellement elle se fait rare, en boite.

Aussi, quand un beau garçon brun, qui appartenait au groupe que j’avais remarqué quelques instants plus tôt, m’a attrapée par le bras et m’a entraînée au milieu de la piste, je me suis laissée faire et je fus même surprise d’en éprouver du plaisir. Cela faisait suffisamment longtemps qu’un homme ne m’avait pas prise dans ses bras, pour que ce simple geste déclenche chez moi un torrent d’émotions, et me zèbre la peau de délicieux frissons. Je me suis laissée sereinement envelopper dans ses bras tandis que mes pieds se sont mis à se déplacer avec les siens au rythme de la musique et de la voix envoûtante de ce crooner américain.

Il a posé gentiment ses mains sur mes hanches et il les a ensuite remontées lentement le long de mon dos, jusqu’à atteindre mes épaules, qu’il a empoignées avec fermeté de façon à m’attirer encore plus près de lui. Mon visage frôlait maintenant le sien, et alors que je pensais qu’il allait essayer de m’embrasser, il n’en fit rien, et j’en fus presque déçue.

Lorsque la série de slows se termina, il me libéra aimablement de façon à pouvoir s’en aller rejoindre ses amis. Je retournai quant à moi près des miennes et les encourageai un peu plus tard à se rapprocher du groupe turbulent dont était issu mon beau danseur.

Nous nous sommes ainsi agitées jusqu’à l’aube puis, épuisées et repues de décibels, nous sommes sagement rentrées chez nous.

Toute la nuit, l’image de ce charmant garçon m’a habitée, et tandis qu’à demi-éveillée je voyais son beau visage s’approcher du mien, je me suis surprise à entrouvrir les lèvres, comme  pour lui réclamer un baiser…

Le samedi suivant, après une nouvelle journée de pêche, pendant laquelle j’avais beaucoup pensé à mon père, cet homme attachant, bien trop tôt disparu, qui m’avait initiée à ce sport, m’entraînant avec lui lors de ses escapades dominicales, ce qui lui permettait de s’éloigner pour la journée de son épouse, qui était certes une belle femme, mais qui était dépressive, bipolaire, alors que j’étais encore une toute petite fille, coiffée de nattes et chaussée de jolies bottes en caoutchouc roses, je passai prendre ma meilleure amie pour l’entraîner en boite.

« Tu ne le sais pas, mais je n’ai pas très envie de sortir, ce soir », me dit-elle.

« Si, si, viens », insistai-je. « S’il est là, je te présenterai ce garçon dont j’ai fait la connaissance samedi dernier, tu vas voir, c’est un mec vraiment super, et en plus il est beau, comme un dieu ! »

Elle s’est décidée à me suivre et nous sommes parties en chantant à tue-tête pour la discothèque.

A peine arrivées, nous nous sommes dirigées vers le bar pour prendre nos consommations, une Marie Brizzard pour moi  et un Martini-Coca pour mon amie Christelle, puis nous nous sommes acheminées vers une des petites tables rouges qui étaient encore libres, disposées en rang d’oignons sur le côté de la piste. Aussitôt assises, mes yeux se mirent à balayer fiévreusement la salle, à la recherche de mon beau et sympathique cavalier. Dans un premier temps je ne distinguai pas bien les visages, dans l’obscurité, mais dès que mes yeux se furent habitués à la pénombre, je le vis, enfin. Il était là, accompagné d’un petit groupe de garçons et de filles. Des filles ! Mon instinct de prédatrice se mit instantanément en mode alerte. Bien sûr, suis-je nouille ! Un garçon aussi charmant devait certainement avoir en permanence autour de lui une cour de femelles aussi séduisantes qu’énamourées qui le convoitaient.

Comme je ruminais ces pensées négatives, je le vis prendre une de ses amies par le bras, comme il l’avait fait avec moi, et l’entraîner manu militari vers le centre de la piste.

Je donnai un discret coup de coude dans les côtes de mon amie : « Il est là, lui dis-je, tu le vois, là, le brun aux cheveux longs, avec la chemise bleue et ce blouson en peau frangé. »

— Tu as raison, c’est vrai qu’il est super mignon, me confirma-t-elle, cependant, je ne voudrais surtout pas te décevoir, ma belle, mais il me semble que cette fille avec laquelle il danse est en train de te le piquer. Tu vois comme elle le colle, et surtout, regarde bien les regards de braise qu’elle lui jette ! »

Mon sang ne fit qu’un tour, serait-il en train de m’échapper, comme ce beau brochet qui a cassé mon fil, ce matin, après avoir donné un virulent coup de queue pour se libérer. Je n’allai quand même pas rester là, comme une sotte, à assister placidement au spectacle de ma déroute. Toutes les séries de slows ont une fin, et celle-ci ne fit pas exception à la règle. Mon beau danseur abandonna donc sa cavalière pour se diriger avec nonchalance vers le bar.

« Viens, on va boire un coup », dis-je à mon amie.

— Mais, je viens juste de terminer mon Martini, me fit-elle remarquer tout en me jetant un regard chargé de perplexité.

— Ce n’est pas grave, ma chérie, tu en boiras un autre, voilà tout, surtout que moi, j’ai vraiment trop soif, et c’est moi qui paie, alors j’y vais, tu viens ? »

Nous sommes donc parties vers le bar et, comme guidée par un puissant radar, je me dirigeai vers le garçon.

Je m’accoudai au comptoir et me tournai vers lui. Comme je n’étais pas sûre qu’il m’ait reconnue, je plantai solidement mes yeux dans les siens pour lui demander :

« Comment vas-tu, depuis samedi dernier ? »

— Oh moi ça va, me répondit-il avec un ravissant sourire ; tu viens donc ici régulièrement, c’est drôle, ça, je ne t’avais jamais remarquée, auparavant, pourtant je viens souvent dans cette boite, avec ma copine.

— Tu veux dire que cette jolie fille avec qui tu dansais, tout à l’heure, c’est ta petite copine ?

— Oui, et c’est quasiment ma fiancée, même, pourquoi ?

— Oh, pour rien, comme ça, simplement, parce que je t’imaginais plutôt être du genre célibataire endurci.

Il éclata de rire avant de me dire :

— Endurci ! J’espère que tu rigoles, parce que, vois-tu, je vous aime beaucoup trop, vous les filles, pour pouvoir sérieusement envisager de me passer de vous plus d’une semaine, mais c’est vrai que si je pouvais passer à travers les mailles du filet, ajouta-t-il en me dédiant un sourire éclatant, du filet du mariage, ce ne serait pas plus mal.

Mon tempérament de chasseuse, de pêcheuse, plutôt, se révéla à cet instant même.

Ce beau garçon était bien sur le point de m’échapper, il fallait donc envisager de lui faire subir un siège en règles !

Désormais mon programme du samedi soir serait immuable, après ma journée passée au grand air, à taquiner le carnassier, je prendrai inlassablement la direction de la discothèque.

Au bout de trois ou quatre semaines nous sommes devenus sinon les meilleurs amis du monde mais au moins des bons copains, et nous nous inscrivîmes à un concours de rock. Cependant cela n’était pas vraiment le but que je m’étais fixé, car ce garçon m’émoustillait trop, alors il m’en fallait plus, bien entendu, ‘et même beaucoup, beaucoup plus !

Je réussis sans trop de difficultés à le monopoliser pour danser tous les slows dont nous gratifiait le Disc-jockey. Je me fis en dansant la plus langoureuse et la plus chatte possible, serrant sans vergogne ma généreuse et palpitante poitrine contre la sienne. Je fis tant et si bien qu’un soir, enfin, je réussis à lui arracher un baiser, un vrai, un long, avec la langue, un baiser tendre, velouté et excitant à souhait.

Lorsque nous eûmes repris notre respiration, il me prit par la main pour m’emmener au bar, où il m’offrit une consommation. Je demandai au serveur ma traditionnelle Marie Brizzard, sur de la glace pilée, On the rocks, et je dis à mon cavalier : « J’ai envie d’aller la boire dehors, parce qu’il fait super bon, ce soir.

— Comme tu veux, ma chérie », approuva-t-il gentiment.

C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés à bavarder de choses et d’autres, au calme, et au frais, au clair de lune, sous les plantureux platanes.

« Je ne sais même pas comment tu t’appelles, lui dis-je, tes copains t’appellent Pedro, mais ce n’est certainement pas ton vrai prénom. »

— Mais si, c’est bien Pedro, me répondit-il du tac au tac !

— Pedro ! Alors tu serais donc d’origine espagnole?

— Oui, je suis Catalan, plus précisément.

Ah, Catalan, c’est bien, ça Catalan, c’est mieux en tout cas qu’Espagnol du sud, parce que je trouve ces sortes d’Espingouins énervants, et un peu trop machistes, à mon goût !

— Il ne m’a pas semblé voir ton amie, ce soir.

— Non, elle n’est pas là, nous nous sommes un peu engueulés, alors elle n’a pas voulu sortir, elle a préféré rester chez elle pour regarder ce naze de Patrick Sébastien à la télé.

— Ce qui me permet de profiter de toi, et sans scrupules, ajoutai-je en lui offrant mon sourire le plus ravageur. Il se rapprocha de moi, et il posa avec nonchalance sa main sur ma cuisse avant de m’entourer les épaules de ses bras et de rapprocher ses lèvres des miennes pour me donner un second baiser. Celui-ci fut tout aussi délicieux que le premier, pour ne pas dire plus, au point que j’en eus les guibolles qui flageolèrent.

Le samedi suivant son amie était de retour, toujours aussi rousse, mais plus flamboyante que jamais !

Après avoir dansé avec lui, je l’entraînai une nouvelle fois dehors.

« J’aimerais beaucoup avoir une histoire avec toi », finis-je par lui avouer, mais en tremblant un peu, tout de même.

— Oh ça, ça fait un moment que je l’ai compris,  mais tu n’oublierais pas Faustine, par hasard ? Elle aussi, elle tient beaucoup à moi, tu sais.

— Non, je ne l’oublie pas, surtout qu’elle est super mignonne, mais dis-moi, qu’a-t-elle de plus que moi ?

C’était sûrement la question à ne pas poser car il éclata de rire pour me dire : « C’est à dire, non seulement elle est canon, mais en plus, elle fait très bien l’amour…

— Mais, moi aussi ! », M’offusquai-je ! »

Je pris mon sac, j’en sortis un stylo, puis un petit carnet ; j’en arrachai une page et je griffonnai rapidement mon adresse dessus. Je pliai le morceau de papier et je le laissai négligemment tomber au fond de la poche droite de son blouson.

« Ça, c’est pour le cas où tu aurais envie de vérifier l’exactitude de mes dires », lui dis-je en rosissant, effrayée par mon invraisemblable audace.

En rentrant chez moi je me traitai de tous les noms d’oiseaux qui soient possibles et imaginables.

«  Qu’est-ce que tu as fait, espèce de conne, tu t’es comportée comme une pute, comme une allumeuse, et qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ? Maintenant je n’ai plus qu’à espérer bien qu’il ne viendra pas, et qu’ainsi il se montrera plus intelligent que moi !»

La semaine passa. Occupée par mon boulot très prenant de commerciale sédentaire, qui consistait à placer des contrats de mutuelle aux clients potentiels qui demandaient naïvement un devis par Internet, j’oubliais le garçon, jusqu’au vendredi soir, où on frappa à ma porte, avec insistance !

Tremblotante, j’allai ouvrir, et c’était lui, mon beau Pedro, planté comme un luminaire devant moi, avec une belle rose rouge à la main !

Je ne saurais pas vous décrire comment s’est déroulée la soirée, sauf un moment très particulier, quand, après que nous nous soyons longuement embrassés et caressés tout notre saoul, et après qu’il m’ait amoureusement déshabillée, et doucement retiré ma petite culotte brésilienne bleue tendre, quand je que lui ai tendu, toute émue, la petite boite en carton qui contenait les préservatifs, mes sésames pour l’amour sans risques, risques de maladies vénériennes, de grossesse, ou d’autres conneries dans le genre !

J’étais déjà mouillée jusqu’en haut des cuisses quand il me demanda en se marrant : « Pourquoi sors-tu ces bidules, aurais-tu le sida »

— Mais non, qu’est-ce que tu vas imaginer, m’insurgeai-je ?

— Moi non plus, je ne l’ai pas, alors pas de ça entre nous, ma belle, et si tu veux bien, je vais te monter comme ça, à cru, à l’indienne, et ce n’en sera que meilleur, tu verras .

Je ne me souviens pas de tout ce qui a suivi, tellement j’étais perturbée, mais en tout cas, ce que je peux vous dire, c’est que ce fut une soirée fantastique, une soirée, et même une nuit, pendant laquelle je me suis super bien éclatée, de cela au moins je m’en souviens bien, encore aujourd’hui !

Je me suis éclatée comme une bête fauve, en effet ! J’ai joui, joui et re-joui, en fait je conserve de cette expérience unique la douce impression d’avoir connu un orgasme interminable, car j’ai en effet le souvenir d’avoir vécu toute cette nuit en état de jouissance ! Et pour ajouter à mon bonheur cette soirée fut suivie de nombreuses autres, et bientôt Pedro ne rentra plus chez lui après nos délicieux ébats, mais il ne partait que le lendemain matin, après le petit-déjeuner, que je lui servais systématiquement au lit, comme il me l’avait gentiment demandé.

Cet épisode heureux dura plusieurs semaines, au cours desquelles je me pris à rêver d’une union durable, et tant qu’à faire, d’un bébé à venir, puisque je ne prenais pas la pilule, et que nous n’utilisions pas de préservatifs !

Jusqu’à ce soir où il ne vint pas. Et il ne vint pas plus le lendemain, et le pire fut qu’il ne téléphona pas, non plus.

Ainsi je commençai sérieusement à m’inquiéter.

Le troisième soir, enfin, il frappa à la porte.

Constatant le regard courroucé que je lui lançai en lui ouvrant, il me prit par les épaules et au lieu de m’embrasser, comme je m’y attendais, il me secoua comme un olivier et il me gratifia d’une formidable beigne qui me fit virer la tête d’un tour :« J’étais chez mon ex, j’étais chez Faustine », hurla-t-il, « alors ferme ta gueule, s’il te plaît, parce qu’elle est enceinte, figure-toi, et c’est pas une pute dans ton genre, elle ! Alors je vais te faire l’amour, une dernière fois, puisqu’il semble que t’aimes tant ça, et après, bye bye ma jolie !»

Un leurre ! J’avais été victime d’un leurre, frétillant, aguichant et coloré, et moi, comme une vulgaire perche royale, je m’étais jetée dessus, et j’avais mordu à l’hameçon ! Mais maintenant, arriverai-je à trouver, au fond de moi, les forces qui me seront nécessaires pour donner le coup de queue salutaire qui me libérera de son emprise ?

 

 

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Le Club Artois-Courses JP Dominici mars 2017

Jean-Paul Dominici

Le Club Artois Courses

éditions les trois clefs

collection Thrillers

photo de couverture : Macayran / Pixabay

 

En cette année 1995, je m’en souviens très bien, presque toutes les entreprises de Paris avaient dû se plier, bon gré mal gré, au dictât du passage obligé vers ces incontournables Nouvelles Technologies.

L’ambitieux projet de réalisation d’un site Internet, afin de se mettre au goût du jour, chez l’éditeur Albin Julien, qui mobilisait depuis plusieurs semaines le personnel de l’entreprise, fut ainsi des plus ardus, mais aussi des plus prenants. La délicieuse Leah, l’ingénieur délégué par une grande Société de Services Informatiques, qui en avait été désignée le chef de projet, se sentait fatiguée, et même un peu plus, car elle se sentait fourbue, vidée jusqu’à la moelle ! En fait elle n’avait plus vraiment les yeux en face des trous, comme on dit !

Aussi, par un beau matin, calme et lumineux, du mois d’avril, éprouva-t-elle l’irrésistible besoin de se changer un peu les idées.

Puisque nous étions samedi elle décida de s’offrir une journée rien que pour elle, afin de faire les magasins. Elle avait l’intention d’aller aux Galeries Lafayette et à la Fnac. Et aussi de se balader tranquillement sur les Champs-Élysées avec pour projet d’y faire un innocent et économique lèche-vitrines. Parce qu’l y avait peu de temps qu’elle était salariée, et elle n’était pas encore suffisamment en fonds pour se permettre de faire de vraies folies.

Amélie, sa séduisante copine aux yeux mauves, travaillait encore, à cette époque, comme serveuse à mi-temps au club Artois Courses, qui était un important bar brasserie PMU situé près de cette même avenue. La jeune fille connaissait bien le client qui venait de s’installer dans la salle du fond. Lhomme à la carrure imposante avait en effet des habitudes solidement établies.

Il était de forte stature et portait presque quotidiennement un complet gris tandis qu’il chaussait systématiquement des lunettes rectangulaires à monture d’écaille.

— Bonjour ma petite Amélie, lui avait-il lancé gentiment en arrivant. Voudriez-vous m’apporter un café et un quart Vittel, s’il vous plaît.

La jeune serveuse, dont les cheveux bouclés tiraient un peu sur le roux, lui avait alors adressé un de ces ravissants sourires dont elle détenait le secret, qui lui fut offert aimablement de ses lèvres follement sensuelles et elle lui avait répondu : « Comme d’habitude, alors, monsieur Joseph, on ne change rien. »

— Oh oui, je suis un vieux cheval, vous le savez bien, Amélie, et même un cheval de retour, pourrais-je dire, et ce n’est certainement pas maintenant que l’on va me faire changer quoi que ce soit à mes bonnes vielles habitudes, je crains fort que ce ne soit trop tard, vous voyez. Donc, un petit noir et un quart Vittel, et pour moi la journée démarrera ainsi merveilleusement, surtout si elle est accompagnée par votre ravissant sourire. Ah où sont-ils, mes vingt ans, nom de Dieu, ajouta-t-il en lui adressant un regard aimable, mais envieux !

Tandis que sur le grand écran de la télévision qui trônait au dessus du bar, Danse Guerrière était à la lutte avec le 3, Livaniana. L’homme entreprit alors d’étudier avec minutie les pronostics de Paris Turf pour le grand prix d’Alençon, qui devait se courir dans l’après-midi.

Amélie servit son client et revint reprendre sa place derrière le comptoir. Il y avait du monde dans la salle déjà copieusement enfumée, mais toutefois sans excès.

Elle écarquilla les yeux, étonnée, et ravie, de voir son amie Leah franchir la porte de l’établissement, son éternel sac en macramé garni de centaines de perles multicolores en bandoulière et ses longs cheveux noirs adorablement lissés flottant aves élégance sur ses gracieuses épaules, qui étaient partiellement dénudées.

— Je me promenais tranquillement sur les Champs quand j’ai eu soudain très envie de faire pipi, lui dit-elle. Alors je me suis dit que ce serait certainement une bonne idée d’en profiter pour venir te péter un petit kiss. Tu veux bien me faire un café, s’il te plaît, ma chérie, lui demanda-t-elle tout en l’embrassant tendrement.

La jeune asiatique alla aux toilettes en faisant joliment valser son charmant petit postérieur tout rond puis elle revint rapidement s’installer au comptoir.

— Ça m’a l’air bien calme, aujourd’hui, dit-elle.

— Oui, ça l’est. Et tu vois ça tombe très bien, parce que hier soir je me suis encore couchée tard.

— Serais-tu encore sortie, incorrigible bringueuse que tu es?

— Eh oui, je suis sortie, et j’ai fait un truc dingue, un truc vraiment génial, figure-toi. Je suis allée, avec une amie de la fac, au concert que donnait Pink Floyd, au château de Chantilly. Tu aurais vu ça, c’était fantastique! La musique planante, le feu d’artifice, et même le château, qui était tout illuminé! Ils ont joué Wish you were here, Animals et The wall J’ai vraiment passé une super soirée, tu sais !

Et elle entreprit de chantonner gaiement :

Daddy’s flown across the ocean Leaving just a memory Snapshot in the family album Daddy what else did you leave for me? Daddy, what’d’ja leave behind for me?!? All in all it was just a brick in the wall. All in all it was all just bricks in the wall.

« You! Yes, you! Stand still laddy! »

Ainsi, les deux jeunes filles bavardaient paisiblement de part et d’autre du long comptoir de bois exotique quand, sur le coup des quinze heures, deux hommes à moto, casqués et vêtus de cuir noir longèrent lentement la façade de l’établissement, devant lequel ils s’arrêtèrent.

Le passager descendit paisiblement de l’engin, puis il entra dans le club d’un pas décidé, et il marqua un petit temps d’arrêt au comptoir. Il regarda avec insistance Amélie, un peu comme s’il avait eu l’intention de commander quelque chose à boire. La jeune fille dira plus tard à un journaliste, qui l’interviewait après le drame : «Je l’avais repéré, bien sûr. Mais j’attendais qu’il enlève son casque. C’est ça, l’effet du casque, ça distrait énormément! On se demande quand est-ce que le gars va l’enlever, et on attend bêtement…»   

 

Mais au lieu de commander, l’homme, toujours casqué, s’était rapidement dirigé vers la salle du fond. Les jeunes filles le suivirent du regard et elles le virent alors avec effarement sortir un gros revolver de sa veste. Tout en marchant vers lui, il tira froidement sur le client, qui était toujours assis, plongé dans la passionnante lecture de son journal. Un fracas assourdissant retentit dans l’établissement, cependant que l’odeur âcre, caractéristique de la poudre, s’y répandait rapidement. Il avait tiré pas moins de sept fois.

Pétrifiées, Amélie et Leah regardèrent l’homme regagner la sortie à grandes enjambées en bousculant sur son passage les turfistes médusés et effrayés.

Son complice l’attendait sur le trottoir. Il pointait un revolver sur les gens qui sortaient en se bousculant et il hurla soudain :

— Dégagez, putain, dégagez, merde!

Et, sûrement pour se faire mieux comprendre, il tira un coup de feu en l’air.

Le tireur grimpa à l’arrière de la moto. « C’était un trail Japonais de grosse cylindrée » », dira plus tard un témoin. La plaque d’immatriculation avait été soigneusement recouverte d’un adhésif. Les tueurs, en véritables professionnels, n’avaient à aucun moment retiré leur casque intégral.

Dès que la moto se fut éloignée, Amélie sauta sur le téléphone.

— Qu’est-ce que tu fais? lui demanda Leah.

— Ben, j’appelle les pompiers, et la police. Qui sait, il est peut-être encore vivant !

— Avec ce qu’il s’est pris dans le buffet, ça m’étonnerait beaucoup, mais…

Moins d’une demi-heure plus tard, la Clio noire de la police se garait devant le bar, et elle fut suivie de près par l’ambulance des pompiers. Il était trop tard pour la malheureuse victime, qui était morte sur le coup.

L’inspecteur demanda à tout le monde de rester à sa place, mais beaucoup de clients, telle une nuée de moineaux, s’étaient envolés avant l’arrivée des forces de l’ordre. Il ne restait plus qu’à interroger ceux qui étaient restés, et parmi ceux-ci se trouvaient les jeunes Leah et Amélie.

L’inspecteur, un homme d’âge mur au visage carré et au crâne partiellement dégarni s’approcha d’elles.

— Mesdemoiselles, avez-vous assisté à ce meurtre?

— Oui, on a tout vu, répondit aussitôt Leah.

— Parfait, c’est parfait.

Il sortit un calepin de sa poche

— Je vais noter vos noms et adresses. Vous serez certainement appelées à témoigner.

Leah comprit à cet instant même pourquoi les clients s’étaient égayés aussi vite. La crainte d’être embringués dans une sale histoire ne poussait pas vraiment à s’attarder en ce maudit endroit.

Et là, au vu de la détermination dont avaient fait preuve les tueurs, tout laissait penser que l’on avait à faire à des individus particulièrement dangereux, du genre de ceux qui n’hésiteraient pas à éliminer des témoins qui, pour leur malheur, de montreraient trop bavards.

Le policier s’adressa à Amélie pour lui demander ;

— Mademoiselle, connaissiez vous la personne qui a été abattue?

— Oh bien sûr que oui, parce que c’est un habitué, quelqu’un de très correct, vous savez, un client qui ne boit jamais d’alcool, que du café et de l’eau minérale ! Ici, nous avons l’habitude de l’appeler monsieur Joseph. Mais il faudrait demander à mon patron, je pense qu’il le connaît mieux que moi. Il m’a dit une fois que c’était quelqu’un d’important. C’est peut-être un homme politique, ou un gros commerçant, je ne sais pas, moi !

— Je vous remercie, mademoiselle. Et l’assassin, l’aviez-vous déjà vu?

— Ça, vous savez, c’est difficile à dire, vu qu’il n’a pas enlevé son casque ! Mais j’ai quand même remarqué quelque chose.

— Dites-moi tout.

— C’est quand il est sorti, il tenait son pistolet pointé droit devant lui, d’accord, mais il le tenait de la main gauche !

— C’est exact, confirma Leah, je l’ai remarqué, moi aussi.

— De la main gauche! Vous en êtes sûres?

— Oui

— Un gaucher, donc. Cela pourrait bien avoir son importance, en effet.

Le corps de l’infortuné monsieur Joseph fut embarqué dans l’ambulance et conduit à l’institut médico-légal, puisque le passage par l’hôpital ne s’imposait pas.

—Tu crois qu’on a bien fait de leur dire ça? demanda Leah

— Quoi, qu’il était gaucher?

— Oui, ça c’est un détail qui pourrait permettre de l’identifier, tu sais. Et cela pourrait par la même occasion nous mettre en danger. Imagine qu’il y ait un procès, et qu’on nous demande de témoigner…

Le patron du club Artois Courses libéra son personnel et ferma l’établissement.

Le lourd rideau de fer descendit sur ce nouveau drame de la violence urbaine. Une violence dont la répétition des épisodes tragiques commençait à peser lourd sur le moral des Parisiens.

Leah proposa à Amélie, encore traumatisée, de venir chez elle, où elle pourrait même passer la nuit, si elle le désirait. Elles gagnèrent la station de métro de l’Etoile main dans la main.

Elles arrivèrent rapidement place Denfert-Rochereau où Fabrice, l’ami de Leah, fut agréablement surpris de les voir arriver toutes les deux.

— Salut, Mélou, oh quelle bonne surprise, ça faisait un bail!

Il fit une bise sur la bouche aux deux jeunes filles, en s’attardant plus longuement sur celle de Léah, qu’il s’amusa à agacer de la pointe de sa langue friponne, tout en agrippant amoureusement les hanches étroites de la jeune fille.

Encore sous le choc, elles racontèrent leurs aventures de la journée au garçon.

— J’ai entendu un flash sur France-infos, en effet, mais je t’avoue que je n’avais pas fait le rapprochement avec ton bar. Vous savez qui a été flingué, au fait?

— C’est monsieur Joseph! s’exclama Amélie.

— C’est Jo le Belge, ton monsieur Joseph, lui retourna Fabrice en se marrant, ils l’ont dit à la radio.

La jeune femme ignorait que cet habitué aux mœurs affables n’était autre que Joseph Vanderbergheim, dit Jo le Belge, un gros truand marseillais qui s’était fraîchement installé dans la capitale.

Jo devait sa fortune à ses nombreuses gagneuses. Des prostituées, bien sûr, mais aussi des machines à sous, dont l’implantation dans les bars était légale en Suisse et en Belgique. Ce sont les meilleures qui puissent être, avait-il l’habitude de dire. Elles travaillent 24 heures sur 24, et elles, elles ne sont jamais indisposées, ni même malades !

Il était aussi soupçonné d’être le patron d’un réseau très bien organisé de distribution de cocaïne pour toute l’Europe de l’Ouest.

— Ça alors, s’étonna Amélie, il avait l’air si sympathique, pourtant, ce monsieur.

— Les truands ne passent pas leur temps à faire peur aux gens, tu sais, crut bon de lui préciser Fabrice. Ils sont comme tout le monde. Ils ont aussi des femmes, et même des enfants.

Et je pense aussi qu’il y a des grand-pères adorables parmi eux!

Apparemment le tien jouait même au tiercé. A la radio ils ont dit qu’il avait un ticket gagnant dans sa poche.

Leah laissa éclater un joli rire cristallin.

— Ce devait être son jour de chance, lâcha-t-elle avec malice.

— Installez vous peinardes, tranquilles, les filles, je vais préparer la bouffe.

Fabrice disparut dans la cuisine afin de préparer sa spécialité : un gratin de pâtes à la saucisse de Morteau, qu’il se proposait de servir accompagné d’une bonne bouteille de Vieux Papes, le vin rouge de fête des étudiants fauchés.

Ils s’installèrent pour dîner devant la télé où le présentateur du journal relata dans le détail l’assassinat de l’après midi.

Au vu des nombreuses activités illicites du Belge, plusieurs pistes de recherche s’ouvraient aux enquêteurs. La prostitution, la drogue, bien sûr, mais aussi les machines à sous, qui étaient devenues la spécialité du truand.

Le repas terminé, ils regardèrent le film avec De Funès et Bourvil afin de se détendre un peu avant de se mettre au lit.

—Alors, comme ça, tu dors avec nous, Mélou chérie, demanda le garçon en lui claquant une petite tape amicale sur la fesse gauche alors qu’elle apportait le café?

— Si tu veux bien de moi, oui, parce que je t’avoue que j’ai pas très envie de prendre le métro pour rentrer seule chez moi, surtout en pleine nuit.

Les trois amis se déshabillèrent, et ils posèrent leurs vêtements sur une vieille chaise en paille qui était posée dans un coin de la chambre.

Leah s’installa du côté gauche du lit. Amélie s’allongea sur le dos à côté d’elle et elle s’étira longuement et voluptueusement. Ses seins lourds roulèrent sur sa poitrine. Fabrice, quant à lui, se coucha du côté droit du lit.

— Vous savez que je réalise le rêve de beaucoup de mecs, dit-il. Dormir avec deux jolies filles.

Leah éclata alors de rire :

— Dis-moi, mon amour, le rêve des mecs, ça ne serait pas plutôt de «coucher», avec deux filles, de se les taper, quoi, demanda-t-elle ? Parce que si c’est à ça que tu penses, là mon vieux je peux te certifier que c’est raté, et de loin, parce que moi j’ai l’honneur de vous informer que j’ai bien trop sommeil, et que par conséquent je ne coucherai avec personne, ce soir, et ce n’est pas la peine d’insister, hein, vous deux ! Ces histoires m’ont épuisée, et… j’ai beaucoup marché, aussi. Je ne me rappelais pas que c’était si long, les champs, surtout sous un si beau soleil printanier.

Mais Fabrice, lui, ne se sentait pas le moins du monde fatigué et sa main se balada avec nonchalance sur la généreuse poitrine d’Amélie. Sa cuisse aussi frôla avec insistance la peau si agréablement douce de celle de la jeune fille. De petits et invisibles arcs électriques circulèrent entre leurs jeunes épidermes quand ils se mirent à tricoter avec leurs doigts de pieds.

Fabrice se serra alors contre son amie de façon à s’emparer de sa bouche aux lèvres pulpeuses, de façon à les mordiller tendrement avant de l’embrasser avec passion.

— Sois sage, mon amour, lui conseilla Amélie tout en lui caressant gentiment les fesses, je crois bien que notre Leah s’est endormie.

La main du garçon s’égara néanmoins avec tendresse et volupté sur le ventre de son amie avant de descendre lentement jusqu’à atteindre sa toison, et enfin découvrir la moiteur émoustillante de son sexe.

—Tu en as envie, toi, lui demanda-t-il alors à voix basse ?

— Ben oui, bien sûr que oui, j’ai envie, et même très envie, chuchota-t-elle. Je ne suis pas de bois, et tu ne le sais que trop bien, mon salaud. Et tu sais aussi que tu es en train de m’exciter un max, avec tes mains, là, qui se baladent partout sur mon corps comme des araignées. Puis elle fit lentement remonter son pied le long de la jambe du garçon.

— Et toi, , mais, tu es poilu comme un singe. Oh mon Dieu ! Mais, je n’avais encore jamais remarqué ça, tous ces poils !

— Chut, tu veux bien venir sur moi, ma petite chérie? lui demanda Fabrice, toujours à voix basse.

Amélie planta ses attendrissants yeux mauves dans ceux du garçon et ce fut pour acquiescer. Après lui avoir donné un long baiser aussi mouillé que langoureux, elle chevaucha son ami, et elle en introduisit le sexe vigoureux dans son ventre qui était déjà tout chaud, et bien humide, puis elle s’arrêta de bouger, jetant des regards inquiets en direction de sa copine, sans doute pour s’assurer quelle dormait profondément, puis elle commença à se caresser lascivement et tendrement les seins, en insistant particulièrement sur ses adorables tétons.

Fabrice posa ses mains sur les belles fesses rondes et appétissantes de sa partenaire avant de la laisser prendre la direction des opérations et ce fut bien elle qui donna le signal du début des hostilités en entamant leur long et langoureux ballet amoureux.

Ils réussirent toutefois à faire l’amour en silence. Les mamelons d’Amélie caressaient le visage du garçon au rythme envoûtant de ses allers et retours, cependant que les mains de Fabrice cajolaient tendrement son dos. Amélie chuinta, puis elle miaula longuement. Le plaisir, en montant soudain en flèche, arracha un petit cri à la jeune fille, ce qui ne manqua pas de réveiller Leah.

— Mais, qu’est-ce que vous faites, vous deux, oh mais, vous baisez, oh putain j’y crois pas ! Faites chier, parce que je voudrais bien roupiller en paix, moi.

Aux environs de deux heures du matin, les trois amis dormaient profondément.

Ils ne se réveillèrent que lorsque le soleil pénétra dans la chambre par la petite fenêtre, dont ils n’avaient pas complètement tiré les volets de bois.

Les filles burent un thé tandis que Fabrice se préparait un nescafé mousseux, bien battu, comme il en avait l’habitude. Amélie embrassa chaleureusement ses amis puis elle s’habilla pour rentrer chez elle.

Leah demanda alors à son petit copain :

— Tu l’as baisée, la grande, cette nuit, c’est bien ça, ou je l’ai rêvé?

— Oui, bien sûr, je l’ai tirée, un peu !

Cette réponse fit beaucoup rire la jeune fille.

— Un peu! Qu’est-ce que ça veut dire, ça? Tu pourrais peut-être m’expliquer comment on fait pour baiser un peu?

— Oh, on ne voulait pas te réveiller, c’est tout, alors on l’a fait calmement, je me suis simplement laissé prendre, un peu comme l’aurait fait un pacha, tu vois !

— Je ne t’ai pas entendu te lever, tu n’as donc pas mis de capote?

— Ben, non

— J’espère au moins qu’elle n’a pas le sida, la copine.

— Elle ne l’a pas, rassure-toi. C’est une fille sérieuse, tu sais.

— Oui, je sais, dit-elle, l’Italien et l’Arménien, et elle laissa éclater son ravissant rire clair, qui tinta comme des grelots tintent dans l’intimité d’une vallée alpine!

— Qu’est-ce que tu racontes?

— Je dis qu’elle ne baise qu’avec parcimonie et à bon escient. L’Italien et l’Arménien, quoi.

Cette vieille blague potache la faisait toujours rire.

— Où est-ce que tu as appris ça, toi?

— A la fac, bien sûr.

— Bravo. Et moi qui croyais que tu travaillais sur Voltaire, en ce moment.

— C’est juste. Mais ce n’est quand même pas une raison pour mourir Candide.

— Tu es en super forme, toi, aujourd’hui.

— Oui, tu vois, c’est drôle ça, n’est-ce pas ? C’est toi qui baises comme un malade, et c’est moi qui suis en forme. C’est chouette, la vie, non?

Tu as de la chance, mon petit salaud. Parce que ’est une belle nana, notre Amélie, tu as dû te régaler, C’est bien dommage que j’étais trop fatiguée pour vous tenir compagnie.

— Oui bien sûr, je me suis régalé, mais tu sais bien que c’est toi que j’aime, mon petit coquelicot.

Ainsi qu’elles le craignaient, les deux jeunes filles furent convoquées au quai des orfèvres.

Elles furent reçues par un jeune commissaire de la brigade criminelle, au troisième étage, dans un bureau dont la peinture jaunâtre, passablement écaillée, était cloquée par endroits.

Dans un angle de la pièce, un jeune policier tapait le compte-rendu d’audition sur une ancestrale machine Japy semi-électrique.

L’entretien porta essentiellement sur la façon dont le tueur tenait son arme.

Il tenait son pistolet de la main gauche, confirma Amélie,

— Mais c’est de sa main droite qu’il se servait pour écarter les gens sur son passage. Alors, gaucher, je ne sais vraiment pas si on peut dire ça, ajouta Leah.

Parce qu’elle pensait que sur ce coup-là il valait mieux se montrer prudente, et ne pas se montrer trop affirmative.

Leah était terriblement angoissée par cette dramatique histoire. Elle achetait tous les jours Libération pour suivre les progrès de l’enquête.

Un jour, elle lut que les policiers privilégiaient la piste des dangereux gangsters de la bande corse de la Rose des Vents et de son homme de main Rachid Boualem. C’était une organisation concurrente de celle du Belge pour le trafic des machines à sous, et il était de notoriété publique que Boualem était gaucher.

Mais quelques jours plus tard elle apprit par le journal télévisé que Rachid Boualem venait à son tour d’être assassiné. Il avait reçu une balle dans la tête alors qu’il sortait de chez lui, au petit matin, dans le centre du vieux Dreux. Elle avait été tirée par deux inconnus qui circulaient en moto. Les rares témoins n’avaient pas pu les décrire, parce qu’ils portaient des combinaisons de cuir et des casques intégraux.

Cette histoire était-elle vraiment terminée, ou fallait-il qu’elle s’attende à croiser un jour la route d’une moto, aussi mystérieuse que mortelle, et qui serait chevauchée par deux hommes casqués vêtus de cuir noir ?!

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La mygale de Cucuron J-P Dominici le 09/06/2017

 

 

Jean-Paul Dominici

La mygale de Cucuron

éditions Les Trois Clefs

Collection Thrillers

photo de couverture : © Coka / fotolia.com

Je m’appelle Gwenaël Caradec, et je suis un authentique provençal, si, si, je vous assure, même si je suis, ainsi que mon nom fasse bien plus que le suggérer, d’origine Bretonne ! Fils d’un modeste adjudant-chef de l’armée de terre et d’une mère au foyer qui passe son temps à râler contre les quatre étages qu’elle est obligée de se coltiner tous les jours afin de remonter à la maison les provisions nécessaires pour nourrir une famille de six personnes.

C’est sûrement pour mon malheur, ou du moins pour me faire payer, cher, très cher, voire trop cher, si vous voulez mon avis, mes nombreux péchés de jeunesse, que je l’avais rencontrée, à Avignon, alors que je zonais, comme toujours à la recherche de la bonne aventure, sur la place de l’horloge, un soir d’avril 1970, avec Yves Duffaut, mon grand copain de l’époque, qui était le plus jeune des neveux du maire de notre bonne ville d’Avignon.

Elle était à demi écroulée dans un fauteuil en osier de la terrasse du Club, qui était notre bar préféré, avec celui des Quatre Coins, qui occupait, lui, un angle de la très sympathique et arborée place des Corps Saints. Elle était accompagnée de son amie, une petite brune vive et sympa aux cheveux courts prénommée Bérengère, qui était pour sa part native d’un village touristique, très prisé des spéléologues, proche d’Alès, Saint-Jean des Maruejoles, situé au cœur d’une région agréablement vallonnée et riche en charbon, un beau pays où son père, un homme brun, sympathique et maigrelet d’origine polonaise, avait longtemps exercé le difficile métier de mineur de fond. Elle était, pour sa part, étudiante en Lettres Modernes, et elle fréquentait la fac des Sciences Humaines de la rue Joseph Vernet, et c’est là j’avais été heureux de la rencontrer, moi le futur mari de Monique, un jour que je distribuais des tracts vindicatifs pour l’UNEF Renouveau, qui était alors notre syndicat étudiant de prédilection. C’était une charmante petite brunette, je crois l’avoir déjà dit, une jeune fille tout ce qu’il y a de sympa, et, pour ne rien gâcher, elle était vraiment rigolote !

Comme il faisait particulièrement doux, en ce soir de début septembre, elle prenait le frais avec la séduisante Monique Doulmet, qui, était, quant à elle, une ravissante blonde aux adorables cheveux longs, mais qui m’apparut de prime abord être un tantinet austère, une impression qui fut sans doute renforcée par le fait qu’elle était porteuse de petites et fines lunettes rectangulaires, tandis que ses ongles démesurément longs, qui étaient toujours vivement colorés de rouge, l’ont faite surnommer, je l’apprendrai plus tard, La mygale, par les petites vieilles ronchonnes de son village, qui, il est vrai, ne l’aimaient pas beaucoup, d’abord parce qu’elle était une sorte de révolutionnaire, au pays, et ensuite parce qu’elle se traînait une réputation de fille aux mauvaises mœurs, d’une infernale perturbatrice qui balade ses cuisses et ses fesses arrogantes, soit joliment emprisonnées dans un jean étroit, soit plus merveilleusement encore, diablement épanouies sous sa croustillante mini-jupe raz la bonbonnière. Son père était un petit notable, dans son village, parce qu’il était garagiste et Conseiller Municipal ; il possédait en effet un bel atelier de mécanique agricole, qui était établi en bas du bourg, un peu avant le grand virage, sur le vaste parking duquel stationnaient en permanence de gros motoculteurs, des tracteurs, et jusqu’aux plus imposantes des moissonneuses batteuses !

La séduisante Monique Doulmet était profondément attachée, on pourrait même dire qu’elle était immensément amoureuse, de son village, au point de considérer qu’il était, et surtout son donjon médiéval aux pierres étonnamment dorées quand elles sont éclaboussées de soleil, à l’instar de la gare de Perpignan pour Salvador Dali ; rien de moins qu’une sorte d’incontournable « Centre du Monde ! »

Les longues soirées d’été passées à bavarder, assise avec ses amis sur le muret qui entoure l’étang, ou à la terrasse du café du même nom, l’ont amenée à rencontrer, puis à fréquenter assidûment le beau brun Mickey,  qui était une sorte de gitan sédentarisé, et qui était aussi un courageux sapeur-pompier volontaire.    Ainsi, c’est à lui qu’est revenu le plaisir ineffable de la dépuceler, un soir de printemps, au pied du donjon, bien sûr, car cela n’aurait pas pu se passer ailleurs, dans sa tête. Elle avait en effet grand besoin de sentir la puissante muraille veiller sur ses dernières heures de jeune fille, qui avait étée jusqu’à ce jour bien trop sage !

Le beau Mickey avait très envie de lui faire enfin l’amour, ce soir-là, depuis le temps qu’il en rêvait et qu’elle se refusait obstinément à lui, aussi, après l’avoir longuement et passionnément embrassée, voluptueusement caressée et pelotée sous toutes les coutures, y compris celles de son adorable petite culotte de coton bleu ciel, pendant des heures, et comme elle n’avait ce jour-là manifestement rien contre, voire même qu’elle lui sembla être plutôt pour, l’affaire fut rapidement conclue et enlevée, aussi vite que ce que sa petite culotte bleue avait lentement glissé le long de ses longues et douces cuisses.

Je dois d’abord vous dire qu’elle ne se sentait pas vraiment pas le cœur de vivre loin de ses remparts, et surtout de ses chères tours, mais, pour poursuivre ses études, elle avait bien été obligée de s’exiler, de partir vers la grande et énigmatique métropole locale, la ville d’Avignon, afin d’y préparer une licence d’anglais, même si elle aurait préféré, et de loin, faire des études de Provençal, mais cette noble langue n’était pas encore, à cette époque, car nous étions dans les années 70, enseignée à ce niveau.

Nous leur avons donc payé une bière, une excellente Spaten blonde à la pression et nous avons passé une bonne heure à bavarder, à plaisanter, et aussi, bien sûr, à désespérément essayer de les embrasser sur la bouche.

Après quoi nous sommes partis avec elles, main dans la main, et nous les avons ainsi raccompagnées jusqu’à leur piaule, un petit deux pièces qu’elles louaient sous les toits de la rue de la rue de la Grande Monnaie.

Nous avons un peu chahuté, puis nous sommes enfin parvenus à leur arracher un baiser, un vrai, avec la langue et tout et tout, tout en caressant démoniaquement leurs exquises petites fesses, et aussi leurs adorables nichons, puis nous finîmes par monter avec elles. Yves a emballé sans hésiter ma copine, la sympathique petite Bérangère, tandis que moi, sans trop savoir ni comment ni pourquoi, je me suis retrouvé dans le lit de la grande et émoustillante Monique. J’étais plutôt satisfait de moi, car la bougresse était vraiment loin d’être laide, tant elle avait des jambes magnifiques, et surtout, elle possédait la plus affolante, la plus affriolante, des poitrines, des seins merveilleux, littéralement à tomber le cul par terre !

Après l’avoir longuement embrassée, car nous embrassions beaucoup, à cette époque, puis patiemment et tranquillement déshabillée, et tout aussi longuement et sensuellement caressée sur tout le corps, y compris dans ses parties les plus intimes, je me suis tranquillement allongé sur le dos et c’est elle qui, alors, a abandonné sa culotte au coin du lit afin de venir aussi gentiment que gaillardement s’empaler sur mon engin, qui était fièrement dressé, et nous avons fait l’amour, lentement et paisiblement, une bonne partie de la nuit, comme deux papillons bienheureux.

Notre petite affaire une fois faite et bien faite, je m’en suis retourné chez moi, car j’habitais encore chez mes parents, sur la rocade, tout près de l’avenue Saint-Ruf, rue de la Granada Entre’duberto, très exactement. Toutes les rues de ce nouveau quartier populaire urbain avaient en effet hérité des titres ronflants d’œuvres provençales célèbres. Ma rue était perpendiculaire à celle du Blad de luna, le blé de lune, c’est tout dire !

Deux jours plus tard je la cherchais partout, attiré et fortement motivé par le souvenir ému que j’avais conservé de sa belle et palpitante poitrine, et je finis par la retrouver, mais ce fut dans un autre bar, cette fois, juste en face de l’école des Beaux Arts.

J’avais en effet trouvé un travail de chauffeur-livreur à mi-temps dans une entreprise de réparation de matériel de bureau toute proche, et je venais régulièrement dans ce bar pour y prendre un petit café avant d’entamer mes longues tournées de livraisons.

Je la vis dès lors habituellement, à partir de ce jour, et comme elle n’était pas plus bête que la moyenne, nous avions de longues conversations entre nos frénétiques parties de jambes en l’air, qui avaient lieu soit dans son lit, soit dans un creux niché entre les dunes, sur la longue et discrète plage des Saintes-Maries de la mer, et nous rentrions alors à Avignon avec du sable collé plein les fesses.

Quelques semaines plus tard, alors que nous faisions l’amour tous les jours, ou presque, je m’étonnais quand même qu’elle n’ait jamais ses règles et je décidai de m’en ouvrir à elle.

Elle me répondit alors avec un grand sourire énigmatique :

« C’est normal que j’aie pas mes règles, connard, c’est parce que tu m’as foutue en cloques, tout simplement ! »

Je n’appréciais que moyennement le « connard » et plongeais dans des abîmes de perplexité. Ma sublime nana était bel et bien enceinte !

L’été venait de se terminer et nous avions prévu depuis quelques semaines d’aller faire les vendanges chez le père Espérandieu à Saint- Hilaire d’Ozilhan.

Vendanges au cours desquelles nous avons certainement plus bu que véritablement travaillé, et pendant lesquelles ma belle avait confié à notre ami Jean-Claude qu’elle était tellement amoureuse de moi qu’elle s’était lamentablement plantée dans ses calculs destinés à évaluer ses jours de fertilité et que, du coup, nous avions été victimes de ce qu’elle n’a pas hésité à appeler « La pelle du 18 juin !»

Vous auriez bien mieux fait d’utiliser des capotes, ou mieux encore, tu aurais peut-être du prendre la pilule, avait-il aussitôt suggéré à ma compagne.

J’ai déjà essayé les capotes, avec mon copain Mickey, à Cucu, et ça me donne de l’urticaire, figure-toi, avait-elle alors déclaré, quand à prendre la pilule, tu veux peut-être que je crève d’un cancer du sein à 40 ans, en avalant cette saloperie, c’est de ça, que tu as envie, pour te débarrasser de moi, dis-moi ?

Monique me dit froidement, quelques jours plus tard : « Il faut que je me débarrasse au plus vite de ça, parce qu’il n’est absolument pas question que j’aie un môme maintenant, surtout de toi !

Je sursautais et je lui demandais du tac au tac :

— Pourquoi est-ce que tu te crois obligée d’ajouter ce cruel « surtout de toi » ?

— Ben, parce que t’es une brêle, pardi, me répondit-elle sans hésiter, parce que t’as pas un rond, que tes vieux sont fauchés, et même archi-fauchés, et qu’on sait même pas ce que t’es capable de faire, comme vrai boulot, à part tes livraisons à la con ! Remarque, je sais bien que tous les mecs sont des brêles, tiens, c’est bien dommage que je ne sois pas gouine, moi, parce que ça m’aurait bien arrangé, ça, de bouffer du gigot à l’ail pour mon p’tit-déj, au lieu de m’empiffrer avec des biroutes, et de me retrouver comme ça, comme une conne, avec un vilain polichinelle dans le tiroir à poulets. Tiens, demain, on va aller faire du cheval !

Sitôt dit, sitôt fait.

Le lendemain, en effet, ma belle cavalière galopait comme une folle, avec l’espoir, tout aussi fou, que cet exercice ferait « passer » cet insupportable abcès qu’elle sentait se développer en elle.

Mais rien ne se produisit, car ce fœtus semblait être plutôt solidement accroché.

Pour ne rien arranger, Monique ressentit bientôt les affres de la grossesse, surtout de celle qui n’était pas désirée, en faisant malaise sur malaise, en vomissant systématiquement son petit déjeuner et la baguette garnie de vache qui rit et de jambon qu’elle engloutissait maladivement pour son quatre heures.

« Il faut faire quelque chose, Gwen, tu vas quand même pas me regarder crever comme ça, comme une chèvre malade, sans rien faire, t’aurais pas pu te branler, tiens, le 18 juin, au lieu de jouer comme à ton habitude les matamores amoureux, et au final de me refiler cette saloperie?

Plus je réfléchissais et plus il me semblait certain que je ne l’avais pas sautée, le 18 juin. J’étais quasiment certain d’être allé chez mes parents, ce jour-là, je me souviens même encore de comment ils s’étaient engueulés en regardant à la télé les commémorations du fameux appel de « MonGénéral ».

— Ferme ta gueule, avait hurlé mon vieux à ma mère, tu vois bien que mon père va parler !

— C’est pas De Gaulle, ton père, espèce de vieux débris sénile, c’est Antoine, avait rétorqué la Mâme, courroucée comme à son habitude quand il évoquait une fois de plus cette très improbable filiation.

— J’ai vu ma copine Bernadette, hier au donjon, tu sais, celle qui habite Marseille, me dit- un jour Monique, comme nous finissions de manger notre sempiternel riz au jus de merguez généreusement saupoudré de gruyère râpé.

— Oui, tu as vu cette chère Bernadette, et…

— Et……Et elle a une solution à Ton problème, Ducon ! — Mon problème, quel problème, mais, j’ai pas de problème, moi, répondis-je.

— Ah non, et cette saloperie que j’ai dans le ventre, c’est pas ton problème, peut-être, c’est pas toi qui l’y a foutue, avec tes éjaculations de merde ?

— Ben, euh, ouiii…et c’est quoi, sa solution ?

— Un toubib, bien sûr, un vrai !

— Ah !? Un toubib, oui, et…

— Un toubib, un qui fait des avortements, bon sang ce que tu peux être con, tu comprends vraiment rien à rien, toi !

— Des avortements ! Mais l’autre jour, je t’entendais discuter avec Bérangère, et tu lui as dit que si un jour tu te retrouvais enceinte, tu n’avorterais certainement pas, parce que tu pensais que c’était un acte tout ce qu’il y a de criminel !

— Je suis pas enceinte, Ducon, je suis en cloques ! Et c’est quand même pas du pareil au même, on est enceinte quand on est mariée, quand on a la bague au doigt et tout et tout, quand on a une piaule, et surtout, quand on a du pognon pour élever un gamin, moi c’est qu’un furoncle, que j’ai là, tu vas le comprendre, ça, à la fin, oui ou merde ?

—Tu vas aller téléphoner à ce toubib pour prendre rendez-vous, et vite fait, parce que j’arrête pas de dégueuler, et que je commence à en avoir ma claque, moi, de ces  conneries !

Ah oui, et faut que tu trouves le pognon, aussi, c’est deux mille balles !

J’errais piteusement, toute la semaine, en faisant le tour des copains pour leur emprunter l’argent nécessaire à l’intervention. Tant bien que mal, je finis par y arriver, tant il est vrai que j’avais beaucoup de bons copains prêts à me rendre service. Il allait néanmoins bien me falloir un an pour rembourser tout ça.

Nous partîmes pour Marseille un beau matin, en deux chevaux.

Ce serait pour moi l’occasion d’aller rendre une petite visite à mon oncle Philo et à ma tante Vincente, et de claquer une bise à la délicieuse petite Marie, ma chère cousine dont j’étais tombé follement amoureux, quelques années plus tôt, et à laquelle j’avais roulé le patin du siècle.

Nous fûmes reçus à la clinique par le médecin auquel Monique confirma qu’elle n’était enceinte que de trois mois.

Quelques heures plus tard j’allais rejoindre ma dulcinée dans sa chambre. C’était terminé !

Du beau travail, professionnel, propre et sans bavures, du moins le croyais-je, jusqu’au moment où le médecin  fit irruption dans la chambre. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il affichait son air des mauvais jours. Il s’est approché du lit de Monique, puis il lui a demandé si elle se sentait bien, avant de carrément la fusiller du regard et de lui demander d’une voix qui était à la fois forte et tremblotante :  » Pourquoi est-ce que vous m’avez fait ça, mademoiselle ?  »

Il s’est ensuite tourné vers moi, et il m’a regardé  au plus profond des yeux de façon à m’asséner : » C’était un sacré gaillard, votre présumé fils !  »

En rentrant à Avignon, nous fîmes une halte sur l’autoroute, chez Jacques Borel, afin de prendre un mauvais petit café. J’en profitai pour demander à Monique quelles étaient les raisons de l’attitude pour le moins étrange du médecin.

— C’est un con, c’est tout, oublie ça. Il a sûrement voulu me culpabiliser en me disant que c’était un beau garçon, mais il ne dit que des conneries, ce mec, parce que, à trois mois, il est tout simplement impossible de connaître le sexe du fœtus, c’est Bernadette qui me l’a dit, un jour ; et elle sait de quoi elle parle, elle est quand même secrétaire médicale !

Je tombai dans un océan de perplexité. Je me demandai pourquoi donc ce médecin, qui acceptait de faire des avortements alors que c’était interdit par la loi, éprouverait l’étrange besoin de culpabiliser ainsi ses patientes ?

Le 2 avril 1974, dans son luxueux appartement de l’Île Saint-Louis, à Paris, décédait Georges Pompidou, le président de la République de l’époque.

Ce fut ce jour-là que me fut donnée la première fois l’occasion de voir ma Monique sauter de joie, elle qui était plutôt taciturne et réservée, habituellement.

Cet épisode se passa dans un bar et Jean-Claude la regarda avec de grands yeux emplis de stupéfaction.

— Qu’est-ce qu’il t’a fait, ce pauvre type, pour que tu sois jouasse comme ça, en apprenant qu’il vient de crever d’une sale maladie, lui demanda-t-il ?

— A moi, perso, rien, répondit-elle, mais les hommes politiques, c’est tous des fumiers, non ? Comme beaucoup de mecs, tu me diras, alors, un de moins, c’est toujours ça de pris, non, et voilà pourquoi je suis si jouasse, parce que ce n’est pas tous les jours que nous avons la chance de voir crever un profiteur !

A l’issue des examens de fin d’année j’avais contre toute attente décroché ma licence d’histoire, et je l’avais même obtenue avec la mention « Assez Bien » et dans la foulée j’avais trouvé un super travail bien rémunéré, comme délégué de l’Encyclopédia Universalis. C’était un job de VRP qui ne disait pas son nom, et qui m’amena à sillonner toute la région, de Nice à Manosque, en passant par Aix et Montpellier, aussi, lorsque Monique tomba de nouveau enceinte, parce qu’elle était tellement belle et appétissante que j’adorais lui faire l’amour, bien que je ne savais jamais si cela lui faisait aussi plaisir qu’à moi, car elle avait l’orgasme plutôt discret, ma pouliche ! Elle n’eut pas, cette fois, l’impression d’être simplement en cloques, car, louchant sans doute sur mon portefeuille, qui était maintenant confortablement garni, elle décréta qu’il n’était absolument pas question qu’elle accouche avant d’être mariée, parce que dans sa famille, cela ne se faisait tout simplement pas.

Nous nous mariâmes donc, mais sans tralala, et le soir, pour des raisons mystérieuses, après un repas pourtant frugal pris chez ses parents, je vomis abondamment.

Au début des insouciantes et paisibles années 80, le stewart Canadien Gaétan Dugas s’évertuait, en les sodomisant à cœur joie, à contaminer ses concitoyens homosexuels avec le virus du sida, dont il était l’un des tous premiers porteurs, déclenchant ainsi une formidable épidémie de cette nouvelle peste qui sévit rapidement du nord au sud et de l’est à l’ouest les États-Unis.

Cela me fournira l’occasion d’assister à la deuxième manifestation de joie extrême de la part de l’amour de ma vie.

Monique jubilait en effet comme jamais, elle délirait même complètement, à mon avis.

Il faut dire qu’elle éprouvait pour le peuple Américain une formidable autant qu’incompréhensible détestation, qui la faisait rejeter tout ce qui venait de là-bas, à part les jeans, dont elle soutenait mordicus qu’ils étaient de fait d’origine Nîmoise.

Je me souviendrai toute ma vie du cirque qu’elle m’a joué le jour où je lui ai manifesté mon désir d’aller voir Star Wars, comme quoi j’étais un fou, un moins que rien, et que jamais elle ne s’abaisserait à aller voir un film Américain, et qu’elle m’interdisait solennellement d’aller voir cette merde immonde. J’y étais allé quand-même, remarquez, mais seul et la queue entre les jambes, et ce fut pour recueillir ses intarissables sarcasmes à mon retour, alors que j’avais encore la tête pleine de fortes et envoûtantes images de fabuleuses batailles interstellaires.

— Voilà ce qui arrive, affirma-t-elle péremptoirement, quand on se satisfait, comme eux, de bouffer n’importe quoi, alors ils chopent la peste, parce qu’ils n’ont plus de défenses immunitaires, et maintenant, tu vas voir qu’ils vont la refiler au reste du monde.

Je rentrais un soir pour la trouver lamentablement étendue sur le carrelage de la cuisine, râlant comme un phoque malade qui réclamerait d’urgence l’extrême onction.

Quand je me penchai vers elle pour lui demander ce qui se passait, elle me regarda alors avec des yeux fous tout en tendant un index aussi tremblotant que comminatoire vers la fenêtre grande ouverte, et avant de chevroter :

— » Les pins, c’est les pins… les pins, je suis allergique aux pins, tu ne le vois donc pas, tu as de la merde dans les yeux à ce point, ou quoi, depuis qu’on habite dans cette fichue baraque, je suis malade comme une chienne, et toi, ça te fait quoi ?  Rien, bien sûr ! Parce que tu t’en fous comme de l’an quarante, tiens ! »

— Je n’avais pas remarqué, non, répliquai-je tout penaud, et moi je l’aime bien, cet appart, il est grand, il est lumineux, nous avons une vue superbe, et de plus nous sommes en pleine forêt, au grand air.

— Je vois surtout que ça ne te gêne absolument pas de me voir crever à petit feu !

Tu sais bien que le seul habitat vraiment sain et valable, c’est un mas, et surtout pas un mas planté au beau  milieu des pins !

Monique passait le plus clair de son temps à faire des courses, elle hantait comme un fantôme aux aguets les boutiques du centre-ville d’Avignon, et elle écumait les centres commerciaux qui ouvraient les uns après les autres, aussi le soir elle se sentait bien entendu trop fatiguée pour préparer le repas, ou pire encore, pour faire l’amour.

—T’as qu’à te taper une queue, grognait-elle, le devoir conjugal, c’est quand même pas une obligation, que je sache !

De temps en temps j’arrivais à la sauter, mais en la prenant presque par surprise, en levrette, comme cela, ça lui évitait d’avoir à me regarder de ses beaux yeux, qui se faisaient de plus en plus réprobateurs, lorsque me prenait une irrésistible envie d’elle.

Grande amatrice de chaussures, elle en possédait désormais plusieurs centaines de paires, qu’elle alignait avec le plus grand soin dans ses placards. C’étaient souvent des chaussures de grandes marques, magnifiques, avec des semelles rouges vif, des lanières de cuir doré, et même des incrustations de brillants, mais le plus spectaculaire, c’était encore la longueur incroyable de leurs aiguilles, qui ressemblaient à de minis-épées, ou à de dangereux poignards effilés.

Je me rendis rapidement compte que c’était une grosse fainéante, une nana qui cherchait toujours le moindre prétexte pour en foutre le moins possible, quand je lui demandai de m’aider dans mon travail de prospection en cherchant dans les annuaires les adresses de clients potentiels, les enseignants, les chercheurs, les chefs d’entreprises, ou encore des personnalités du monde du spectacle.

Elle m’avait alors regardé d’un œil torve pour me dire :

— Parce que tu crois peut-être que j’ai que ça à foutre, de faire l’enquêtrice pour tes beaux yeux ?

— Oui, pour ma pomme, bien sûr, et aussi pour la tienne, je te signale, parce que tu le dépenses volontiers, non, le pognon que je me tue à gagner. Tu ne travailles pas, et tu passes tes journées à ne rien foutre à la maison, sinon à regarder pendant des heures dormir notre fils.

— A crever à petit feu, oui, tu veux dire, faut qu’on se tire d’ici, Gwen, et vite fait ! Trouve-nous un mas, parce qu’il n’y a que dans un mas que l’on peut vivre correctement, je te l’ai déjà dit, mais je te le répète. Ah, je ne travaille pas, on voit bien que tu ne sais pas ce que c’est, toi, de s’occuper d’un bébé !

Elle fit tant et si bien que je finis par lui dégotter le mas de ses rêves, mais à Maillane, c’est-à-dire en rase campagne, et surtout loin de tout !

Je devais remplir pas mal de paperasses à l’époque, pour mon boulot, établir des devis, faire des rapports de visites, faire des plans de financement, et je demandai cette fois à Monique de bien vouloir s’en occuper afin de me soulager un peu.

— Parce que Môssieur croit, peut-être, que j’ai fait trois ans d’études supérieures pour m’abaisser à faire un travail de secrétaire, m’asséna-t-elle sans la moindre hésitation.

Je ne lui faisais pas l’amour tous les jours, il s’en manquait même de beaucoup, non que je n’en ai pas envie, mais parce qu’elle n’était pas suffisamment en forme, malgré tout, de tendres caresses en gourmands cunnilingus, et surtout grâce à quelques magistrales pénétrations, même si elles furent effectuées à la sauvette, elle finit quand même par retomber enceinte.

Ainsi naîtra Maxime, notre deuxième petit garçon, puis, quelques années plus tard, Carole, mon adorable petite fille. J’avais eu beaucoup de chance, sur ce coup-là, car ma petite Carole était belle comme sa mère, mais elle présenta par bonheur un caractère bien plus souple, me sembla-t-il. Elle devait tenir cela de moi.

Ce qui devait arriver finit un jour par arriver, car, car infiniment fatigué des frasques de ma chère et si peu tendre, pour ne pas dire que j’en étais anéanti, je tombai éperdument amoureux d’une cliente, une jolie brune récemment divorcée, qui exerçait la profession de professeur d’économie à Montpellier, et un soir, à force de voluptueuses caresses et de tendres baisers qui se prolongèrent toute la nuit, je ne rentrai pas à la maison.

Mon épouse fut bien entendu furieuse mais elle conserva néanmoins les pieds sur terre.

— Si tu veux nous quitter pour aller vivre avec ta pute, libre à toi, Gwen, tu sais que je ne t’aime pas assez pour en faire une maladie, mais tu vas devoir cracher au bassinet, mon pauvre chéri. Et tu vas devoir apprendre, à tes dépends, qu’on ne fait pas impunément trois chiards à Monique Doulmet pour la plaquer ensuite comme une vieille chaussette trouée, oh ça, je te le garantis !

J’allai donc m’installer chez la douce Véronique, mais seulement après m’être fait ponctionner de cinq mille francs mensuels de pension alimentaire au cours d’un divorce, dit de façon abusive « par consentement mutuel » mais qui ne manqua pas d’être épique, Monique ayant fait tout ce qui était en son pouvoir pour compliquer les choses à outrance.

Il a de l’argent, avait-elle glapi à l’avocat, la preuve, c’est qu’il a l’intention d’acheter un bateau, et pas un petit !

Le bateau, c’était une belle péniche à vendre, qui était stationnée dans le port de Beaucaire, que j’avais imprudemment emmené les enfants visiter, par pure curiosité, un dimanche après-midi.

*****

Quelques mois plus tard, alors que j’arrivais à Cucuron afin de prendre les enfants pour le week-end, comme cela avait été prévu, je trouvais le village en effervescence.

Des voitures de police étaient stationnées un peu partout, tandis que des petits engins de chantier, tractés sur des remorques, étaient acheminés en direction du mas de mon ex, qu’elle avait fini par hériter de ses parents.

Je m’approchais au ralenti pour constater que c’était bien la maison de Monique qui était au centre de cette folle agitation.

Des grappes de curieux s’étaient agglutinées le long de la route pour observer l’étrange ballet des forces de l’ordre entourant une petite armada de pelleteuses et d’excavatrices en tous genres.

Effaré, je me garai et je m’approchai d’un groupe de curieux pour leur demander ce qu’il se passait.

— Oh mon pauvre monsieur, me dit une dame rondelette qui avait des larmes plein les yeux, c’est la mygale, parait qu’elle a encore fait des siennes. Figurez-vous qu’elle aurait enterré tous ses petits dans son jardin !

Mon cœur fit un drôle de bond dans ma poitrine.

Enterrés, mes chers enfants ? !

Le chien du médecin du village, qui était le voisin de Monique, avait un soir ramené un curieux petit os à son maître, on aurait dit un crâne en miniature !

Le docteur Pugliese avait aussitôt signalé le fait à la gendarmerie, qui avait diligenté une enquête afin de savoir d’où ce morceau de squelette de nouveau-né provenait.

Ils découvrirent à proximité immédiate du jardin de Monique les restes d’une belle boite à chaussures autour de laquelle quelques os minuscules étaient éparpillés.

Interrogée, la mygale avait d’abord fait l’étonnée, puis l’outragée, mais, ensevelie sous le feu roulant des questions malicieuses posées par les fonctionnaires, elle avait fini par leur déclarer :

— Qu’est-ce que vous voulez, faut me comprendre, je suis une femme seule, lâchement abandonnée avec trois gosses en bas âge, alors, qu’est-ce que vous voulez que je fasse de mes journées ? Je baise, c’est humain, non, et si je baise un max, c’est pour me défouler, pour oublier toutes les saloperies qu’on m’a faites, et surtout pour… pour me détendre un peu.

Et comme je suis allergique au latex, et que je ne supporte pas la pilule, et qu’en plus je déteste me faire sodomiser, parce que je suis bien sûr pas une de ces putains de perverses, comme j’en connais quelques unes, qui adorent se faire empapaouter le fondement chaque jour que le bon dieu fait… Vous pouvez peut-être me dire ce que j’en aurais fait, de tous ces gosses qu’on m’a fait ? Alors, sitôt évacués, je les ai à chaque fois mis dans une belle boite à chaussures, que j’ai ensuite soigneusement enveloppée d’un sac poubelle avant de les inhumer, là où ils auraient dû être bien tranquilles pour l’éternité, chez eux, dans leur beau jardin, au frais, sous les pruniers !

Ah si  ce salopard de clébard n’était pas allé fourrer son sale museau là où c’qu’il aurait pas fallu qu’il aille…

Publié dans Les nouveautés, Nouvelles de Jean-Paul Dominici | Laisser un commentaire

Ce beau voyage en Egypte, que je n’ai jamais fait! Jean-Paul Dominici Février 2017

 

Jean-Paul Dominici

Ce beau voyage en Égypte… que je n’ai jamais fait !

éditions les trois clefs

collection Thrillers

photo de couverture : Steam Ship Sudan

  Oui, oh oui ! Bien sûr qu’on peut le dire, et on peut même le dire sans prendre grand risque de trop s’éloigner de la sacro-sainte vérité ! Oui, il est vrai que j’ai plutôt bien vécu, finalement, malgré un départ qui fut pour le moins chaotique, et encore, c’est peu dire ! J’ai en effet eu la chance d’avoir trois beaux enfants, intelligents, sérieux, mais sans qu’ils soient aussi austères que leur sainte mère, et en quasi parfaite santé. Ces enfants aimants qui m’ont, par ailleurs, fait papy de cinq adorables chenapans, soit deux garçons et trois filles, qui se prénomment Mathias, Noam, Charlyne, Naïa, et Camille, qui est la petite dernière, et qui vit aujourd’hui bien loin de moi, à Louveciennes, en région parisienne, dans une magnifique petite maison, avec un étang peuplé d’énormes carpes koï, un verger, un potager, et une vaste pelouse sur laquelle se démènent quelques coureurs Indiens, qui sont une étrange variété de canards, car ils passent leur journée à courir inlassablement dans tous les sens.. J’ai eu cette chance, inconcevable en notre époque troublée, d’avoir pu bénéficier pendant toute ma vie professionnelle d’assez bons emplois. En effet, je gagnais plutôt bien ma vie quand je travaillais, surtout vers la fin de ma longue carrière dans les services informatiques, lorsque j’ai décroché ce prestigieux, mais très prenant, voire épuisant, poste de dirigeant. Mais il est bien connu que, quand on aime son boulot, on ne compte pas ses heures de travail!

J’en ai donc profité pour parcourir inlassablement ce vaste monde.  J’ai beaucoup crapahuté, à pied, à cheval et en pirogue, dans les forêts de Guyane et du Brésil, J’ai même rencontré les chercheurs d’or, des mecs tout crottés réfugiés au beau milieu de leurs clairières. Je me suis copieusement fait dorer la pilule sur les longues plages de Cuba, pour admirer les assauts donnés par les puissants rouleaux sous les cocotiers, mais j’ai aussi erré sur celles de la Jamaïque, des Seychelles, et bien sûr celles des Maldives. J’ai fait deux longs séjours en Thaïlande, j’ai donc eu le temps de visiter tout le pays, de Chiang-Mai à Phuket. J’y ai passé  plusieurs mois, pendant lesquels j’ai parcouru ces merveilleux territoires, rencontré de pittoresques minorités et testé ces fameux salons de massage, dont j’ai  follement apprécié les charmantes et  peu farouches hôtesses. J’ai participé activement à l’extraordinaire fête de l’eau à Chiang Mai, juché sur un pick-up équipé d’un puisant motopompe, et j’ai passé trois nuits sur la délicieuse île quasi déserte de Koh Sak.

J’ai visité le temple de la dent de Bouddha à Colombo, au Sri Lanka, et j’ai aussi parcouru en tous sens les immenses plantations de thé qui s’étalent avec nonchalance sur les flancs des collines situées tout autour de Kandy.

Le Mexique n’a plus beaucoup de secrets pour moi. J’ai nagé avec les dauphins sur l’immense plage de Cancun, j’ai arpenté sans relâche les principaux sites mayas de ce pays et ceux du Guatemala, de Chichen Itza à El Aguacate, en passant par Balankanche et Tulum.
J’ai dormi dans un hôtel de glace en Finlande, bien au-delà du cercle polaire, j’ai même participé à une folle campagne de pêche sur un petit chalutier, qui grinçait et bringuebalait d’une manière franchement inquiétante, autour des îles Lofoten. J’ai pu apprécier les palais des maharadjas, et pas seulement le Taj Mahal. J’ai même dormi dans celui du maharadja  d’Udaïpur, au Rajasthan, qui a été aménagé depuis peu en un somptueux hôtel de charme.

j’ai aussi longuement posé mes valises en Grèce, pour en faire un tour complet et m’attarder paresseusement sur les plages dorées des Cyclades.

Bien entendu, je connais l’Europe et l’Afrique comme le fond  des nombreuses poches de ma veste de baroudeur. J’ai longuement flâné dans les rues de Rome et de Naples, ainsi que sur les pittoresques plages de Capri, au bras de ma Vénus callipyge à moi,  et j’ai bien entendu parcouru les longues et périlleuses pistes des savanes africaines au volant de mon puissant et polluant 4X4, avec ma charmante gazelle aux longs cheveux comme passagère non clandestine, mais toujours follement et, pour mon plus grand bonheur, délicieusement affectueuse !

L’heure de la retraite allait bientôt sonner pour moi. J’aurai en effet soixante ans prochainement, et après avoir beaucoup travaillé, le temps était enfin venu de passer la main aux jeunes générations, afin de pouvoir envisager dans la sérénité de me reposer sur des lauriers chèrement gagnés.

Comme tout un chacun, j’ai  divorcé au préalable, par deux fois, en fait, et presque trois, si je ne m’étais pas inopinément retrouvé veuf avant !

Depuis, je partageais mon temps libre et ces voyages avec une agréable compagne, jolie, un peu plus jeune que moi, et surtout  très amoureuse, ce qui me changeait radicalement de mes épouses, ces femmes qui avaient su se montrer parfois si lassantes, languissantes et, ou, inconsidérément pénibles, et qui plus est étaient affreusement jalouses, ainsi que, malheureusement, et ce fut là le pire de tout, pas désopilantes pour un sou ! Bien heureusement ma vie avec la ravissante Charlotte avait étée à l’exact opposé de ces mauvaises aventures sentimentales. Car j’adorais la prendre dans mes bras pour l’embrasser jusqu’à plus soif et l’aimer comme un fou pendant des heures, jusqu’à ce qu’au final une pacifique petite mort s’ensuive, de façon à lui faire l’amour de toutes les façons qui nous soient possibles et imaginables, avec ou sans sex-toys, car ma toute belle n’était absolument pas bégueule, et elle adorait jouer avec tout ce qui lui tombait sous la main, surtout si cela mouvait l’aider à bien jouir, à s’éclater un maximum au pieu, et ainsi à connaitre de longs et mythiques orgasmes ! Et surtout j’adorais plonger mes yeux dans ses océans de paisible tranquillité quand elle s’envolait sereinement pour le septième ciel, et que ma respiration s’attelait alors à la sienne. J’expirais quand elle expirait, et j’inspirais quand elle inspirait, de même que je cessai de respirer quand elle retenait son souffle, pour vivre pleinement sa jouissance, par exemple, je caressais sans fin ses longs et soyeux cheveux blonds, et je reprenais mon souffle quand elle reprenait le sien, surtout à l’instant fatidique et merveilleux du climax simultané, qui nous submergeait tous deux presque toujours inopinément, sans que nous ayons eu le temps de le voir s’approcher, tant il avançait paisiblement, à pas de loup.

La seule question que je me  posai alors, c’était de savoir où je pourrais bien aller traîner mes guêtres la prochaine fois.

L’image de Célestin Morestin, mon inimitable professeur d’histoire de la classe de sixième, qui nous faisait mourir de rire avec ses extravagances, notamment avec un courrier qu’il avait adressé aux impôts, une administration qu’il trouvait un peu trop curieuse, et dans lequel il précisait aux services du fisc qu’avec son salaire de misère il ne pouvait pas se permettre d’entretenir de danseuses nues, et encore moins de chevaux de course, me revint à l’esprit. C’est lui qui avait éveillé en moi ce goût immodéré pour les voyages qui me vit partir, l’année de mes dix-sept ans, sur la route de la méridionale, mystérieuse et envoûtante Espagne, accroché au guidon de ma  vaillante 250 Jonghi, la moto de toutes mes libertés, un engin que j’avais acheté d’occasion, avec mes propres sous, que j’avais vaillamment gagnés en faisant le pompiste à la station du père Georges[i] pendant les week-ends.

Mais de quel pays que je n’avais jamais visité nous parlait donc avec autant d’enthousiasme ce très estimé professeur ?

De l’Égypte, l’Égypte éternelle, bien sûr !

Ce pays que j’avais négligé jusqu’à présent, car je ne le je jugeais pas assez lointain, pas assez exotique, pas digne, en un mot, que je me dérange pour l’honorer de ma visite. Et puisque tout le monde connaissait l’Égypte, qu’irais-je y faire à mon tour ? N’y serais-je pas ce que je détestais le plus être, un touriste anonyme de plus ?

Je proposai néanmoins, à court d’idées, cette destination à Charlotte, qui se montra, à mon grand étonnement, enthousiaste.

— J’aimerais tant faire une croisière sur le Nil, m’a-t-elle déclaré en me serrant avec chaleur dans ses bras infiniment câlins.

Je me plongeai aussitôt dans les méandres de l’Internet et me pris à rêver. Je dénichai finalement un programme qui me sembla se rapprocher de l’idéal : Il s’agissait d’une croisière sur le Nil à bord d’un très beau bateau, le Steam Ship Sudan. C’était un authentique vapeur du début du vingtième siècle, qui ressemblait comme un frère au navire emprunté par les personnages d’Agatha Christie dans son célèbre roman « Mort sur le Nil ».

Une croisière sur le Nil dans la légende des grands pharaons. De Louxor à Assouan, le Steam Ship Sudan allait nous emmener à la découverte des sites majeurs de la Haute-Egypte.

Ce programme, qui mariait harmonieusement les plaisirs sophistiqués de la découverte à ceux d’une paisible promenade au fil de l’eau me parut particulièrement alléchant. Je l’ai d’ailleurs précieusement conservé au fond de mon portefeuille, où il se trouve encore aujourd’hui.

J’ai réservé les billets pour cette semaine de rêve en la douce et sensuelle compagnie de ma chaleureuse compagne si bien aimée.

Nous partîmes en train pour Paris, afin de passer une nuit tranquille à l’hôtel avant de nous rendre paisiblement, le lendemain matin, à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle.

Un dernier gros câlin sur le sol français nous permit de nous endormir sereinement,  affectueusement blottis dans les bras l’un de l’autre.

Je fis de bien étranges rêves cette nuit-là.

Un client furieux me poursuivait en vociférant, armé d’une lourde hache ; et je courais, je courais comme un fou, à en perdre haleine, et je me retrouvai soudain dans un sous-sol mal éclairé, qui était envahi de surcroît par des vieux vélos dépenaillés, de vieilles mobylettes rouillées et des poussettes sans roues. Autant d’épaves dans lesquelles je me cognai comme un papillon de nuit ivre, avant d’émerger, par un vaste porche donnant sur un canal aux curieuses eaux troubles qui charriaient d’immondes détritus, en pleine lumière, cependant qu’un son strident particulièrement irritant me vrillait inlassablement les tympans, quand une lumière aveuglante me réveilla en sursaut !

Je m’éveillai, soulagé que cet affreux cauchemar prenne fin, dans une grande pièce inondée de soleil.

Il faisait grand jour. Merde ! Je n’avais pas entendu le réveil de mon portable ! J’étais pourtant certain de l’avoir correctement enclenché pour qu’il sonne à sept heures !

Je cherchai ma pulpeuse Charlotte en tâtonnant tout autour de moi. Mais elle n’était manifestement pas là, et, pour ne rien arranger, j’avais de plus très mal à la tête, je souffrai d’une étrange et inhabituelle migraine. Tandis que  l’infernale douleur me submergeait petit à petit, je portai instinctivement la main à mon crâne, et ce fut pour constater avec effarement qu’il était entouré de tissu. Qu’était-ce donc ? Un bandage ?

Quand un délicieux ange blond, tout de blanc vêtu, s’est doucement penché sur moi, je compris enfin ce qui m’arrivait ! Au Ciel, j’étais au ciel, j’étais mort et bien mort, sans avoir même eu le temps de faire mes adieux à cette chienne de vie tant aimée ! Un avion avait dû s’écraser sur notre hôtel pendant la nuit, ou quelque chose comme ça, car on voit régulièrement ces sortes de dramatiques accidents à la télé. !

— Vous allez bien, monsieur, m’a étrangement demandé l’ange, de son aimable voix de jeune femme.

Était-ce par ces déconcertantes paroles que l’on accueillait les nouveaux-venus au paradis, et cela juste après leur mort, par ce déstabilisant : « vous allez bien, monsieur? »

— Oui, bien sûr que je vais bien, je suis mort, mais je me sens merveilleusement bien, m’apprêtai-je à lui répondre quand elle ajouta de son décontenançant filet de voix :

— Je suis heureuse de vous savoir enfin réveillé, a-t-il lourdement insisté. Cela fait trois semaines, vous savez, que vous dormez ; je vais appeler le médecin tout de suite, et il va venir vous voir incessamment.

Le disciple d’Esculape m’expliqua que j’étais enfin sorti du coma, que j’étais bien portant et en toute sécurité, sauvé, et dans une chambre du service de réanimation de l’hôpital des Invalides !

— Sauvé, je veux bien, mais sauvé de quoi suis-je donc ?

— Vous avez fait un grave AVC hémorragique, monsieur, il y a quelques semaines, dans votre chambre d’hôtel, m’expliqua-t-il. Heureusement que les pompiers vous ont tout de suite transporté ici, et que par bonheur nous avons pu vous tirer d’affaire sans difficultés excessives.

Du coup je compris tout de cet étrange rêve que j’avais fait ; les bruits de ferraille, c’était le bruit produit par le chariot que l’on poussait à toute vitesse le long des couloirs, la vrille horrible, c’était certainement le trépan avec lequel on m’avait perforé de crâne, sans doute afin d’évacuer un important hématome !

Depuis lors, je suis installé à Avignon, où ma fille m’a fait venir pour pouvoir s’occuper de moi, et je repense souvent à ce beau voyage que je n’aurai jamais fait.

Hier j’ai posé le programme bien à plat sur la table basse du salon et je l’ai longuement relu, tout en éprouvant une immense nostalgie.

 

 

« Croisière La Dynastique

Plus qu’une croisière sur le Nil, il s’agit d’une porte ouverte sur la légende. À bord du

Steam Ship Sudan.

De Louxor à Assouan, vous irez à la découverte de tous les sites majeurs de la Haute Égypte, et vous marcherez sur les traces des plus grands pharaons.

Cinq jours de voyage pour une rencontre avec l’Histoire humaine et spirituelle.

Jour 1 – Louxor (mardi)

Transfert privé. Embarquement et installation dans votre cabine.

Déjeuner à bord.

En après-midi, découverte de la rive Est de Louxor avec la visite du complexe de Karnak, l’un des plus grands ensembles sacrés du monde ; il abrite notamment le temple du dieu souverain de Karnak, Amon, dont la construction s’échelonna du Moyen Empire à l’époque ptolémaïque. Visite en soirée du temple de Louxor, le plus élégant des édifices pharaoniques, construit sous Amenophis III, et agrandi par un autre grand bâtisseur, Ramses II.

Jour 2 – Louxor / Esna / Edfou (mercredi)

Départ tôt le matin à la découverte de la nécropole thébaine.

La Vallée des Rois. La demeure d’éternité des Pharaons.

La Vallée des Reines était quant à elle la nécropole des épouses royales et de leurs filles, au cours des XIXe et XXe dynasties.

La Vallée des Nobles abrite pour sa part la tombe de Ramozé, dont la beauté et la finesse des reliefs sont d’un réalisme  exceptionnel.

Visite du temple de Ramsès III à Médinet-Habou ; presque entièrement conservé, il est l’exemple le plus parfait des temples funéraires de la dynastie Ramesside.

Retour à bord et début de la navigation. En soirée, passage de l’écluse d’Esna et navigation de nuit, sous les étoiles, vers Edfou.

Jour 3 – Edfou / Kom Ombo (jeudi)

Le matin, départ pour la visite du Temple d’Edfou. Dédié à Horus et à Hathor, il fut commencé au IVe siècle av. J.-C., sous la dynastie des Ptolémées, et achevé 170 ans plus tard ; c’est l’un des temples les mieux conservés de l’Égypte antique.

En Soirée, visite du temple de Kom Ombo, dont la singularité est autant architecturale que religieuse. Ce type de complexe est unique en Égypte, car il est consacré à deux divinités, à travers deux temples réunis dans un même lieu ; la partie sud était dédiée au dieu faucon Horus l’Ancien (Haroéris) et la partie nord au dieu crocodile Sobek.

Jour 4 – Kom ombo / Assouan (vendredi)

Navigation vers Assouan, où prend fin la vallée du Nil et où commence la Nubie. Aux champs cultivés bordant les boucles du fleuve succèdent maintenant de grandes berges sableuses, c’était autrefois la limite de la civilisation.

Visite du temple de Philae, domaine de la déesse Isis, mère universelle et magicienne, qui régnait sur la vie, la mort et la résurrection. Philae fut l’un des sanctuaires les plus importants d’Égypte et de Nubie jusqu’en 550 de notre ère, lorsque l’empereur byzantin Justinien ordonna sa fermeture.

Jour 5 – Asouan (samedi)

Débarquement et transfert, après le petit déjeuner.

 

Un jour peut-être, puisque maintenant, par une sorte de miracle, j’ai la chance incroyable d’aller plutôt bien, je ferai ce beau voyage. Mais ce sera sans ma douce et sensuelle Charlotte, que j’ai définitivement perdue dans la bataille. Elle est en effet restée sous d’autres cieux. Elle a bien sûr, mignonne comme elle l’est, rapidement rencontré un nouveau compagnon, m’a-t-elle dit au téléphone, et aujourd’hui, figurez-vous qu’elle envisage, sans rire, de faire ce beau voyage…avec lui !

Je ne l’oublierai bien sûr jamais, ma somptueuse pouliche, celle qui m’a redonné du goût pour l’aimable et enrichissante vie à deux.

Et parfois j’ai l’impression de l’entendre me murmurer à l’oreille :

 

 

« Je suis celle qui possède la rame dans la barque du commandement.

La souveraine de vie.

Le guide de la lumière sur les belles routes,  Je suis celle qui fixe les câbles devant les gouvernails,

Sur les longues routes de l’Occident.

Je suis la Troisième,

La souveraine de brillance.

Celle qui guide le grand, qui est épuisé, sur les routes des éveillés.

Je suis celle qui possède la splendeur sur les routes du ciel nuageux.

Je suis celle qui possède les vents dans l’île de la joie,

Je suis celle qui possède les avirons.

Celle qui guide ceux qui sont dans leurs cavernes. Je suis Hathor,

La souveraine du ciel du Nord

Celle qui fixe les câbles des éveillés.

Je suis une place de quiétude pour celui qui pratique la justesse.

Je suis un bac pour ses élus,

Je suis celle qui crée la barque, qui est juste faite pour traverser le juste. ».

Ancien poème Égyptien

[i] Voir : «  Assis sur son poêle »

Publié dans Les nouveautés, Nouvelles de Jean-Paul Dominici | Laisser un commentaire

Un rêve sensuel à Rome au temps d’Auguste. Jean-Paul Dominici 06/2017

Jean-Paul Dominici

Un rêve sensuel, à Rome au temps d’Auguste

éditions Les trois clefs

collection Thrillers

photo de couverture : comfreak / Pixabay

1

L’empereur Auguste est né sous le nom de Caius Octavius, le23 septembre 63 avant J.-C, à Rome, au sein d’une ancienne et riche famille de financiers de rang chevaleresque, qui appartenait à la gens plébéienne des Octavii. Il devint le fils adoptif, à titre posthume, de son grand-oncle maternel Jules César quand celui-ci fut assassiné, en 44 avant J.-C. Il fut d’abord appelé Octave, puis Octavien. Ce n’est qu’ sa mort, le 19 août 14 après J.-C, qu’il porta le nom d’Imperator Caesar Divi Filius Augustus. Il fut le premier Empereur romain.

C’est peu après l’assassinat de son illustre parent qu’il fonda le Second Triumvirat, Avec Marc Antoine et Lépide, dans le but de mettre à bas les assassins de César. Après leur victoire à Philippes, les triumvirs se partagèrent le territoire de la République romaine et gouvernèrent en tant que dictateurs militaires. Le triumvirat fut finalement dissous, à cause des ambitions grandissantes de chacun de ses membres. Lépide fut envoyé en exil sans ménagements, tandis que Marc-Antoine se suicida après sa défaite face à Auguste, à Actium, en 31 avant J.-C, laissant ce dernier seul maître de l’Empire romain.

Après la dissolution du Second triumvirat, Auguste restaura les institutions républicaines, mais en apparence seulement. Bien qu’en théorie il rétablît les prérogatives du Sénat, des magistrats et des assemblées législatives, dans les faits il conserva un pouvoir autocratique et il continua de gouverner comme un dictateur militaire. Auguste s’empara peu à peu, mais toujours légalement, de pouvoirs qui lui furent conférés à vie par le Sénat, comme le commandement suprême des armées, la puissance tribunitienne ou la fonction de censeur. Il fallut plusieurs années à Auguste pour développer un modèle de gouvernement dans lequel l’État républicain était de fait gouverné par lui seul. Il refusa néanmoins de porter tout titre monarchique et se baptisa le plus simplement du monde « Princeps Civitatis », soit Premier Citoyen . Ce modèle de gouvernement adopta par conséquent le nom de Principat et il constitua ainsi la première phase de l’Empire romain.

C’est avec le règne d’Auguste que débuta pour l’Empire une longue période de stabilité connue sous le nom de Pax Romana. En dépit de guerres continues aux frontières, qu’elles soient défensives ou agressives, et des longues années de guerres civiles qui avaient précédé l’accession au pouvoir d’Auguste, le monde romain ne fut plus mis en péril par de grandes guerres d’invasion pendant plus de deux siècles. La superficie de l’Empire augmenta de façon importante avec les annexions de l’Égypte, de la Dalmatie, de la Pannonie, du Norique, ainsi qu’avec les nombreuses conquêtes qui furent réalisées en Afrique, en Germanie et en Hispanie. Auguste stabilisa les régions frontalières grâce à la création de zones tampons constituées d’états-clients et parvint à conclure, de façon diplomatique, une paix durable avec l’Empire Parthe.

L’empereur réforma le système de taxation, il développa de façon conséquente les voies de communication en leur adjoignant un réseau officiel de relais de poste, il établit une armée permanente, il instaura la garde prétorienne ainsi que les corps de police et de pompiers dans la ville de Rome. Une grande partie des monuments de la ville furent reconstruits et embellis durant son règne.

Car c’est en empereur qu’il régnait maintenant, et sans partage, sur la ville éternelle. Son ambition consistait en rien de moins que de faire de l’antique Rome de briques et de broc une somptueuse ville de marbre. Tant qu’ à faire quelque chose, autant faire ce qu’il y a de plus beau au monde, avait-il décrété, et faire ce qu’aucun peuple, serait-il le plus industrieux qui soit, à l’égal de celui des anciens Grecs, ou des Atlantes, aujourd’hui disparus et oubliés de tous, ne pourrait jamais égaler. Il en était intimement persuadé, jamais, au grand jamais, le monde, ébloui par sa puissance, autant que par son immense rayonnement, n’oublierait Auguste, le grand, le Magnifique, l’Unique!

Ainsi c’est partout dans la ville et ses environs que les nouvelles constructions fleurissaient, toutes plus impressionnantes, audacieuses et enchanteresses les unes que les autres, qu’il s’agisse des thermes d’Agrippa, du théâtre de Marcellus, ou de celui de Balbus, du Panthéon ou encore du gracieux portique de Livie, qui fut élevé en l’honneur de sa seconde épouse.

Ce monument formait un vaste parallélogramme, environ un tiers plus long que large et se présentait comme une grande place rectangulaire entourée d’un portique double. Il était entouré d’une double galerie en colonnade. La galerie extérieure était close par un mur où étaient ménagés, sur chaque grand côté, trois niches, une quadrangulaire et deux demi-circulaires; et sur chaque petit côté, deux quadrangulaires, qui servaient de refuges et de lieux de repos pour les promeneurs fatigués. Aux quatre angles se trouvaient de délicieuses petites fontaines quadrilobées qui distribuaient une eau toujours claire.

A son retour d’Hispanie, le souverain avait visité l’immense chantier de son nouveau forum, dont il voulait qu’il soit une réalisation monumentale élevée à sa gloire. Il en avait soigneusement étudié les plans avec les célèbres architectes Vitruve et Frontin afin de mettre la dernière main à tel ou tel édifice.

Au cœur du Palatin, le temple du divin Jules, qui fut élevé à l’emplacement même où avait été brûlé le corps de César, était maintenant terminé. Une première cérémonie du souvenir, fort émouvante et merveilleuse, s’y était déroulée sous les acclamations du peuple en liesse. De partout dans la foule admirative les hourras enthousiastes avaient fusé.

Ce temple fut dédié au culte de la comète , baptisée Isidus Iuliuma, qui était apparue peu après l’assassinat de César et qui fut considérée comme la manifestation de l’âme de César admise parmi les dieux.

« Rome est ainsi le seul lieu de l’Univers qui ait élevé un temple à une comète, parce que le demi-dieu Auguste la jugea de si bon augure pour lui. Elle apparut en effet lors des débuts de sa fortune, pendant les jeux qu’il célébrait en l’honneur de Vénus Genitrix, peu de temps après la mort de son père César. Le nouvel empereur exprima en ces termes, selon Pline l’ancien, la joie qu’elle lui causa: « Pendant la célébration de mes jeux, on aperçut durant sept jours une comète dans la région du ciel qui est au Septentrion. Suivant l’opinion générale, cet astre annonça que l’âme de César avait été reçue au nombre des divinités éternelles, et c’est à ce titre qu’une comète fut ajoutée à sa statue que peu de temps après nous lui consacrâmes dans le forum».


 

2

Bien loin de cette agitation frénétique, quelque part sur la rive paisible, bucolique, mélancolique et verdoyante du Tibre, le jeune et beau berger Fidelis surveillait son paisible troupeau de blancs moutons. Ses débonnaires animaux étaient occupés à brouter paisiblement l’herbe grasse sans la moindre retenue. Les agneaux gambadaient en toute innocence autour de leurs parents, et ils se montraient follement amusants. Ils faisaient des bonds gracieux et s’élevaient parfois en l’air comme de jolis diables blancs qui surgiraient, facétieux, hors de leurs boites.

Au bout du pré, le nouvel aqueduc, qui était destiné à acheminer l’eau d’une source voisine réputée pour sa limpidité vers les nouveaux thermes d’Agrippa, s’élevait jour après jour, construit par des ouvriers qui travaillaient torse nu sous le soleil et s’interpellaient de leurs voix fortes d’un bout à l’autre du chantier.

Le soleil commençait à décliner, tandis qu’à l’horizon le ciel rougeoyait déjà. Bientôt la nuit étendrait son voile de mystère sur la ville lorsqu’elle serait enfin assoupie après une nouvelle et éreintante journée de travail. Les hommes, fourbus, se prépareraient à souffler les chandelles avant de se glisser avec leurs épouses, pour certains, ou leurs mignons éphèbes, pour les autres, dans les draps fraîchement lavés et lissés, afin de les honorer comme il se devait avant de plonger dans les limbes d’un sommeil réparateur.

La soirée promettait d’être particulièrement calme, et douce. Aussi Fidelis étala une couverture de laine dans l’herbe et s’enveloppa avec soin dans sa toge afin de se réfugier lui aussi dans les bras de Morphée. Il se sentit particulièrement serein. Parce que les loups n’attaqueraient certainement pas ce soir, car la nuit ne serait pas assez sombre. Ces bêtes féroces ne survivaient de toute façon qu’au sein d’une fort modeste colonie depuis que l’empereur en avait ordonné leur extermination sans merci. Un grand nombre de pièges, tous plus astucieux et mortels les uns que les autres avaient été posés et de nombreux animaux furent capturés grâce à eux. Parmi ceux-ci figuraient de grosses bêtes et notamment celui que l’on pensait en être le roi. C’était un magnifique loup de deux-cents livres, un animal effrayant, à la robe gris cendré et au poitrail blanc. Il était doté d’une musculature impressionnante et possédait de redoutables crocs plus acérés les uns que les autres destinés à lui permettre de déchiqueter ses proies sans la moindre difficulté.

Confiant, le berger s’endormit et se laissa emporter dans un profond et délicieux sommeil afin de pouvoir rêver en paix aux formes émouvantes ainsi qu’aux tendres baisers qu’il donnerait demain à sa bonne amie.

2

Mais au beau milieu de la nuit, il fut réveillé en sursaut par un étrange, autant que puissant, froissement d’ailes.

Il entrouvrit lentement les yeux et il pensa alors que Morphée n’avait pas encore totalement relâché son emprise et qu’il se trouvait toujours plongé dans les brumes d’un doux et agréable rêve.

Assise avec nonchalance dans l’herbe, tout près de lui, se tenait en effet une superbe et charmante jeune femme à la soyeuse chevelure dorée. Elle lui souriait de ses lèvres exquisément dessinées et elle posait sur lui un intense regard qui lui parut aussi aiguisé qu’attendri. Son corps semblait couvert d’un fin duvet plumeteux duquel émergeaient, délicats mais superbement arrogants, deux seins admirables, blancs, épanouis et fermes. Leurs mamelons, d’un joli rose nacré, pointaient avec fierté leurs extrémités bourgeonnantes vers le ciel  étoilé.

Fidelis fut d’abord surpris, puis il fut rapidement frappé par le plus ardent  scepticisme. Il cligna plusieurs fois des yeux avant de se secouer avec énergie.

— Qui es-tu, toi, si du moins je ne rêve pas? se décida -t-il enfin à demander à sa mystérieuse visiteuse, dès qu’il fut en état de parler.

— Je suis une Stryge, lui répondit-elle gentiment tout en se levant et en dardant ses yeux de braise dans les siens. Je suis une de ces créatures fabuleuses qui hantent vos nuits, à vous les hommes, mais pour l’instant, je ne fais que veiller paisiblement sur ton sommeil. Puis la Stryge se retourna et elle leva le bras afin de lui désigner de son index tendu le sommet rocheux de la colline dans lequel se dessinait l’entrée d’une grotte profonde dont l’entrée était à demi dissimulée par quelques arbustes rabougris et de hautes herbes.

— Vois, je suis descendue de tout là haut, lui dit-elle, tout spécialement pour venir me reposer auprès de toi.

Fidelis resta muet devant la splendeur inégalée de son affriolant postérieur. Ce n’est pourtant pas sur cette vision ensorcelante que ses yeux incrédules se fixèrent.

Le dos de la jeune femme portait un élégant duvet soyeux mais surtout, au niveau de ses omoplates, deux grandes ailes porteuses de délicates et longues plumes blanches prenaient naissance.

— Une Stryge, Ciel, par tous les dieux du Panthéon ! Mais que me veux-tu donc, espèce de monstre?

— Pourquoi te croies-tu obligé de te montrer si désagréable avec moi, ravissant garçon?

Ainsi il serait vrai que vous, les hommes, vous ne nous aimez guère.

Le berger éleva la voix, car il tremblait maintenant d’une rage difficilement contenue.

— C’est normal que nous ne vous aimions pas, parce que vous arrachez nos nouveau-nés, la nuit, à la réconfortante chaleur leurs berceaux, pour aller les dévorer avec sauvagerie au fin fond de vos satanées grottes.

— Oh, ce n »est cela, qui t’effraie ? C’est la terrible réputation que nous avons, en effet, mais sache, mon joli, pour ton édification personnelle, que rien n’est plus faux que cette mauvaise fable, que t’a racontée je ne sais trop qui.

— Le prêtre du temple d’Apollon, voilà qui me l’a racontée, et pour ma part je ne pense pas qu’il s’agisse d’une fable. !

Mais…nous ne sommes pas ces monstres que les mauvaises langues se plaisent à décrire, ça je peux te l’assurer, bien loin de là, même. A la vérité, nous ne sommes que de paisibles et innocentes créatures, et nous ne nourrissons que de poules et d’ agneaux, bien tendres et cuits à point, en fait nous mangeons comme tout le monde, quoi.

Ces agneaux qui disparaissent mystérieusement la nuit de vos pâturages, et dont vous accusez les loups de vous les avoir volés. Ce qui vous permet, entre parenthèses, de vous octroyer sans vergogne le droit de les exterminer sans merci.

— Veux-tu bien me regarder, s’il te plaît, regarde-moi, mais tourne donc la tête, et dis-moi franchement, entre quat’zieux, est-ce que j’ai vraiment l’air d’un monstre sanguinaire?

Elle lui adressa alors un adorable sourire qui se voulut des plus désarmants, dévoilant deux adorables rangées de petites dents, des ravissantes quenottes nacrées que Fidelis trouva particulièrement fines et bien alignées.

— Regarde un peu mes jolies dents. Crois-tu que je pourrais déchiqueter un enfant d’homme, dont la chair est si ferme et résistante, et cru, en plus, avec ces outils-là?

Mais bien sûr que non, voyons, et tu ne le sais que trop bien ! En réalité je ne fais qu’emmener les agneaux que je capture dans ma grotte, et là, je les fais lentement rôtir à la broche, tout simplement.

Excuse moi, mais je t’en ai d’ailleurs volé un, oh un tout petit, rassure-toi, que j’ai dégusté avant de venir te trouver, parce que j’avais un petit creux. Il en faut, de l’énergie, pour voler de nuit comme je le fais, le sais-tu bien, cela ?

Tiens, veux-tu sentir mes doigts ?

Elle introduisit sans tergiverser son majeur dans la bouche du berger. Il reconnut immédiatement le bon goût de l’agneau de lait rôti. Il suça longuement le doigt de la créature et il promena voluptueusement autour de lui la pointe de sa langue.

— Veux-tu bien arrêter, coquin, parce que tu es en train de m’exciter comme une folle, là, Ainsi ce serait vrai ce que m’ont dit les copines, que vous seriez tous intenables, vous les petits d’hommes!

Elle retira son doigt et elle resserra soigneusement ses ailes dans son dos.

— Pourrais-je m’allonger un instant près de toi, mon beau berger, rien que pour prendre le temps de bavarder un peu, dis? Ainsi nous pourrions faire plus ample connaissance. Sais-tu que l’on a toujours beaucoup moins peur de ce que l’on connaît bien, et par ailleurs, es-tu conscient que j’aimerais beaucoup t’apprivoiser, pour ma part.

Fidelis lui jeta un regard rempli d’inquiétude et il lui demanda tout de go :

— Pourrais-je vraiment te faire confiance?

— Mais oui, mon gros bêta, mais de quoi as-tu donc si peur?

— Ben, cette blague, je crains que tu me dévores, pardi!

La stryge adopta un drôle d’air, fait d’une attitude mi amusée, mi féroce.

— Te dévorer, çà je ne sais pas encore, il faut que j’y réfléchisse, laisse-moi un peu de temps pour ce faire, mais je suis bien obligée de t’avouer que j’aurais bien envie de te manger tout cru, oh ça oui, dit-elle en plongeant ses étonnants yeux de saphir dans ceux du berger, qui en trembla aussitôt de tous ses membres.

— A moi, Dieux du ciel, hurla-t-il, emporté par une intense frayeur, tu vois bien que j’ai de bonnes raisons de me méfier, car le naturel ne finit-il pas toujours par reprendre le dessus, et plus rapidement qu’on ne le croit généralement.

— Serais-tu encore un de ces petits garçons assez timoré pour être effrayé par les inoffensifs êtres de la nuit que nous sommes, lui demanda-t-elle?

La lune brillait comme un milliard de lucioles dans les cieux limpides grouillant d’étoiles. La brise soufflait, douce et légère, tiède et parfumée, tandis que les grillons stridulaient dans les hautes herbes qui bruissaient de toute une vie aussi mystérieuse qu’invisible.

La stryge s’allongea avec désinvolture et volupté près du jeune garçon, puis elle étira lentement et avec soin ses longues jambes aux cuisses admirablement fuselées, puis elle étendit aussi ses merveilleuses ailes qui étaient aussi blanches que le lait.

— C’est une superbe nuit, lui dit-elle. Et il me semble qu’elle est tout à fait propice à faire voler en éclats tous tes préjugés imbéciles, parce que j’ai la désagréable impression, vois-tu, beau berger, que tu me prends pour une autre, pour une de ces espèces de Chimères. Elles, oui, je suis d’accord avec toi, ce sont des sales bêtes, d’affreuses créatures, de vraies néfastes, et elles sont terriblement malfaisantes, en plus ! La preuve en est qu’elles ont des plumes merveilleuses, mais aussi dents et des griffes partout, et surtout, comme tu le sais sans doute, elles crachent à longueur de journée toutes les flammes de l’enfer! Mais nous?

Elle saisit la tête du garçon entre ses mains et elle colla ses lèvres pulpeuses tout contre les siennes. Il les trouva étonnamment douces, pour être celles d’un monstre présumé sanguinaire.

Elle l’agaça de la pointe de sa langue avant de caresser d’une main experte sa poitrine résolument glabre et de soupirer enfin :

— Dieux, que c’est doux, et comme c’est agréable, cette plaisante peau de jeune homme, tu sais que je ne regrette pas le voyage, moi!

Nous, vois-tu, affectionné berger, nous ne sommes que d’innocentes créatures, trop souvent et trop injustement calomniées.

Nous, nous sommes différentes, voilà tout. C’est simplement pour cela que nous vous faisons si peur ? Car tout ce qui est différent de vous ne vous inquiète-t-il pas au-delà du raisonnable, vous les humains?

Fidelis, rassuré et attendri, se rapprocha petit à petit de sa visiteuse. Il commença à se détendre et il n’hésita pas à s’emparer avec douceur des deux globes d’ivoire quelle lui présentait sans la moindre pudeur, puis à saisir entre ses lèvres un de ses si affriolants mamelons, qu’il aspira avec délectation et avec lequel il entreprit de jouer. Après l’avoir longuement suçoté et l’avoir voluptueusement, et tout aussi longuement, fait rouler sous sa langue, il l’abandonna bientôt au profit du deuxième, qu’il titilla lui aussi longtemps avant de se décider à l’aspirer à son tour.

La sympathique caresse que le bourgeon frétillant provoqua sur ses papilles déclencha un long frisson qui arpenta l’entièreté de son corps, du bas de ses reins à la base de sa nuque, pour venir y exploser comme une fusée de feu d’artifice.

— Finalement, tout me semble bon, délicieux, même, chez cette adorable Stryge, pensa-t-il, tout en promenant inlassablement ses mains câlines sur le duvet chaud et soyeux de son ventre. C’est alors qu’il constata avec émotion que le bel oiseau en avait la chair de poule !

Lorsqu’il atteignit son adorable entrejambes, qu’il trouva tiède et humide à souhait, il ressentit comme une mini décharge électrique qui remonta le long de sa moelle épinière pour venir mourir comme une vaguelette à la base de son crâne.

— C’est pourtant vrai qu’elle n’a pas l’air aussi féroce qu’on le dit, et c’est tout aussi vrai que je ressens une folle envie de le câliner, moi, ce gracieux volatile. Ainsi, c’est sans hésiter le moins du monde qu’il parcourut le corps de l’être mi-femme mi-oiseau de ses lèvres gourmandes, arpentant sans hésiter la totalité de la surface de sa poitrine et de son ventre avant d’écarter doucement, du bout de ses doigts tremblotants, les plumes légères, inefficaces gardiennes de son intimité, dans laquelle il introduisit aussitôt sa langue, qui se fit coquine et caressante, afin d’ explorer avec gourmandise les moindres replis de sa délicieuse bonbonnière, et d’en laper sans retenue les sucs fleurés qui s’en dégagèrent.

— C’est tout aussi vrai que ce sensationnel nid d’amour n’a vraiment rien à voir avec le sexe d’Agrippina, ma bonne amie, pensa-t-il. Celui de cette Stryge possède un parfum infiniment plus subtil et envoutant, en réalité, tandis que sa cyprine en est aussi plus fluide et translucide. Il me fait penser à cette nouvelle épice qui a récemment étée ramenée d’orient par les caravaniers, Ah ! Comment l’appelle-t-on, déjà? Ah oui, la cannelle, avec laquelle on parfume si exquisément le lait chaud !

— Tu veux bien venir sur moi, mon bel oiseau? L’implora-t-il en lui ouvrant tout grands ses bras.

La Stryge ne se fit pas prier plus longtemps. Elle referma avec soin ses ailes dans son dos et elle se pencha afin d’approcher sa bouche du corps du berger. Alors, sans plus de préavis, après avoir longuement parcourut la peau lisse et glabre de son torse et de son ventre, elle s’empara avec autant de gourmandise que de délicatesse de son sexe, qu’elle aspira avec une infinie douceur de ses lèvres charnues, avant de les laisser lentement descendre tout le long de la hampe de sa queue, qui était fièrement dressée. Quand elles atteignirent les juvéniles roustons du garçon, elle les fit remonter tout aussi lentement, avant de réaliser un arrêt sur le glextrémité, que le sensuel oiseau léchouilla longuement et qu’il mordilla enfin le plus tendrement du monde.

Le berger pensa alors que c’était la toute dernière fois qu’il sentirait la présence de son membre viril entre ses jambes quand il entendit:

— Oh, Dieux, mais quelle merveille, cette érection ! Priape lui-même serait-il avec toi!? S’exclama l’oiseau en aspirant le sexe du berger dans les profondeurs de sa bouche, avant de l’enjamber et de se mettre à carrément à califourchon sur lui.

La Stryge amoureuse saisit le membre, qui était devenu particulièrement ferme et vigoureux, entre ses longs doigts de fée et elle l’introduisit en elle avec allégresse. Son nectar, aussi abondant que subtilement onctueux, inonda avec générosité le bas-ventre du berger quand elle posa en douceur son splendide postérieur sur ses cuisses et sur ses balloches.

Puis elle commença à se mouvoir voluptueusement. Elle alla et vint sur lui sur un rythme diaboliquement lent. Elle descendit, puis elle remonta, elle redescendit, elle remonta, puis elle redescendit et elle remonta encore tout en émettant les salves de pépiements doux et envoûtants propres à un petit oiseau. Son duvet était la chose la plus douce que Fidelis ait jamais rencontrée au cours de sa jeune existence. Si la douceur de celui de son ventre l’enchanta, il trouva que celui de  ses fesses était incomparable, aussi il ne se lassa pas de les caresser tendrement et amoureusement cependant que le mythique oiseau de nuit lui faisait divinement l’amour.

 

Il s’agrippa solidement à ses cabalistiques seins quand soudain la Stryge darda sur lui ses yeux de lumière. Puis dans un ultime soubresaut elle écrasa ses magnifiques fesses contre son ventre et elle planta ses ongles violets, qui étaient démesurément longs, dans les épaules du berger, tout en poussant un cri strident qui déchira la sérénité de la nuit : « Hiiioo hii hiiiiooo… »

Fidelis, vaincu par cette troublante manifestation de sa jouissance, se montra rigoureusement incapable de résister à cet ultime assaut, alors il rendit les armes et il jouit en elle, il s’épancha généreusement dans l’adorable vestibule intime, qui était merveilleusement lubrifié, de l’oiselle-reine, qui finalement s’écroula, pour venir s’allonger sereinement près de lui.

Elle s’empara de sa bouche pour lui donner le plus long et le plus voluptueux des baisers et elle lui parla en ces termes, lui disant, comme à regrets: « Je constate, beau berger, qu’à nous amuser aussi gentiment nous n’avons pas vu le temps passer, et que le jour va bientôt se lever. Il va pourtant falloir que je me décide à retourner me réfugier dans ma grotte, si je ne veux pas être la cible de l’arbalète d’un chasseur mal réveillé qui m’aura prise pour une de ces vulgaires oies sauvages qui rôdent en ce moment dans les parages, parce qu’elles sont de retour de leur migration hivernale.

Et de plus mes chers petits doivent commencer à avoir une faim de loups. Ça te gênerait si je te prenais un mouton, dis?

Fidelis lui lança un tendre regard, qui fut tout humide de reconnaissance, pour lui dire : «  Sers-toi, mon merveilleux amour d’une nuit, je t’en prie, et surtout, ne sois pas chiche et prends en un bien gras, cette fois.

La créature de la nuit se dirigea d’une élégante démarche chaloupée vers le troupeau et elle saisit une belle bête dans ses bras.

Ses grandes ailes se déployèrent avec majesté dans la nuit et …. Flap, flap, flap, elle prit son envol avec grâce. En s’élevant dans les airs elle salua Fidelis d’un long cri aigu aux mystérieuses et envoûtantes modulations.

YIIIIEEEEHHiiiooooeeeehiaoouu@°°°

 

Épuisé et ravi, le berger se rendormit rapidement.

Le soleil était déjà haut dans le ciel quand Fidelis se réveilla enfin. Il ouvrit lentement les yeux, puis il s’étira avec soin et volupté avant de regarder tout autour de lui. Il était désormais seul et bien seul.

Quel songe étrange j’ai fait, pensa-t-il tout en se dirigeant vers son troupeau afin de l’emmener boire au bord du fleuve. C’est vraiment grand dommage que ces délicieuses créatures de la nuit n’existent que dans nos rêves les plus insensés.

Méditatif, il marchait tranquillement quand, soudain, un petit vent frais se leva. Il fit frissonner sur le sol, à quelques pas devant lui, une forme légère, qui s’envola aussitôt. Il l’observa longuement alors qu’elle s’élevait dans les airs, c’était une grande et belle plume blanche…

Surpris, il lança un regard attentif en direction de son troupeau.

Il lui sembla que le plus gras de ses moutons avait disparu ! Il essaya bien de le repérer, caché parmi ses congénères, mais bien entendu ce fut en vain.

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Les nouvelles éditions de la Sirène

L’année 2017 a vu se produire un événement majeur dans le petit monde de l’édition de qualité.

Il s’agit de la renaissance, à Avignon, des prestigieuses éditions de la Sirène!

Les Éditions de La Sirène sont une maison d’édition française qui fut créée par Paul Laffitte à Paris en 1917 et qui ont disparu en 1935. Son catalogue, d’une qualité exigeante, permit de redécouvrir des textes oubliés et de lancer de jeunes auteurs prometteurs.

Laffitte souhaitait à la fois rééditer des textes oubliés et publier des auteurs et des sujets résolument contemporains, avec une prédilection pour la musique, le théâtre et le cinématographe: grâce à Blaise Cendrars, sont recrutés Guillaume Apollinaire, Max Jacob et Jean Cocteau, ce dernier apportant des textes de Raymond Radiguet et de membres du Groupe des Six.

Le nombre de collaborateurs prestigieux fut considérable : Guéguan fit appel à Pablo PicassoKees van DongenFernand LégerJean Hugo ou Raoul Dufy pour les illustrations ou pour dessiner sa production, qui s’arrêtera définitivement en novembre 1935.

Définitivement? Pas vraiment, non,  puisque trois auteures des éditions Avignonnaises Les trois clefs viennent de relancer la marque en créant à Avignon les nouvelles «éditions de la Sirène», tout en maintenant intacte sa légendaire exigence de qualité, dans le domaine exigeant e la romance à caractère érotique !

Les textes édités par ces charmantes et courageuses jeunes femmes sont de nature sentimentale ou érotique, en passant par le suspense, qu’il soit policier ou psychologique, et les récits de voyages.

Le site des éditions de la Sirène sera provisoirement hébergé par celui des éditions Les trois clefs, jusqu’à ce que ces dames soient suffisamment en fonds pour ouvrir le leur.

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